Limonov – Emmanuel Carrère

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          Edouard Limonov, un personnage inclassable de l’opposition au pouvoir en Russie. Avant d’en arriver là, il a été tour à tour petit voyou, poète, clochard, valet de chambre, écrivain à la mode, soldat… De Moscou aux Balkans en passant par Paris et New-York, une vie d’aventure pour un personnage trouble et ambigu.

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          Je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais été particulièrement tenté par les livres d’Emmanuel Carrère, sans doute parce que les gens qui l’appréciaient autour de moi étaient très intellos parisiens. Pourtant, quand il a obtenu le prix Renaudot avec Limonov, pour la première fois, ça a réellement éveillé ma curiosité. Parce que Limonov est un sacré personnage et que je voulais en apprendre plus sur lui, parce que le sujet ne collait pas avec l’image (fausse et étriquée) que j’avais de l’auteur et parce que la critique était unanime. Bref, autant de raison de s’y mettre, même s’il m’aura fallu quelques mois (l’attente de la sortie en poche, tout ça…) avant de me décider.

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          Dès les premières lignes j’ai été très surprise – et conquise – par le style. Il est simple et efficace : on est plus proche du journalisme que du romanesque. L’auteur n’hésite pas à faire entendre sa voix, donner son avis ou faire part de ses doutes, ce qui donne au texte un aspect très intéressant. Quant à la vie de Limonov, elle se suffit à elle-même. Un destin hors-normes pour un personnage qui l’est tout autant. A travers son histoire, c’est également l’évolution de la Russie après la Seconde Guerre Mondiale qu’on découvre. Il donne également envie de se pencher sur d’autres auteurs, qui ont jalonné les parcours des deux écrivains. Tout est passionnant dans ce livre qui se dévore littéralement.

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La vie a été bonne parce qu’on s’est aimés. Ce n’est peut-être pas comme ça que ça finira mais c’est comme ça, s’il ne tenait qu’à moi, que j’aimerais que ça finisse.

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Cette énergie, hélas, au lieu de me stimuler, m’enfonçait un peu plus, page après page, dans la dépression et la haine de moi-même. Plus je le lisais, plus je me sentais taillé dans une étoffe terne et médiocre, voué à tenir dans le monde un rôle de figurant, et de figurant amer, envieux, de figurant qui rêve des premiers rôles en sachant bien qu’il ne les aura jamais parce qu’il manque de charisme, de générosité, de courage, de tout sauf de l’affreuse lucidité des ratés.

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Je suis pris de court mais je répond sincèrement : parce qu’il a – ou parce qu’il a eu, je ne me rappelle plus le temps que j’ai employé – une vie passionnante. Une vie romanesque, dangereuse, une vie qui a pris le risque de se mêler à l’histoire.
Et là, il dit quelque chose qui me scie. Avec son petit rire sec, sans me regarde :
« une vie de merde, oui ».

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  1. Perso, Limonov m’est un peu tombé des mains et je me suis endormi…
    Peut-être en avais-je trop entendu parler avant de le lire.
    J’essaierai peut-être à nouveau plus tard…

    • Ahah ! C’est marrant, moi c’est plutôt ce à quoi je m’attendais avant de le lire ! Finalement, à côté de l’ouvrage soporifique que j’attendais, c’est très bien passé.

  2. J’avais adoré « D’autres vies que la mienne » et « Limonov » est depuis longtemps dans ma bibliothèque…mais je ne l’ai toujours pas ouvert. Merci pour ce billet qui me donne envie de enfin m’y plonger! 😉

  3. Pingback: Juin, le bilan | Madimado's Blog

  4. voici un texte passionnant du jeune ( et très célèbre ) écrivain russe Zakhar Prilepine, publié après la traduction du livre en Russie :

    Carrère a écrit un livre très alerte et, dans l’ensemble, captivant. Le morceau le plus intéressant – la voix de Carrère lui-même, ses observations personnelles au-delà de Limonov.
    Pour ça, l’introduction – soit les premières 30 pages, sont les plus fortes.

    Plus loin, on passe à l’exposé parfois presque mot pour mot des livres de Limonov lui-même (au début en détail, ensuite de plus en plus précipité) ; ce que tout lecteur d’Edouard Limonov trouvera, évidemment, un peu pesant.

    Carrère s’obstine à nommer son livre « roman » bien que, par la forme, il s’agisse d’une biographie tout à fait traditionnelle – rien ici qui rappelle le roman.

    Pourtant, on comprend pourquoi Carrère le fait.
    Il se trouve qu’en composant son œuvre, il n’a fait aucune distinction entre le héros lyrique des livres de fiction de l’écrivain Limonov – et l’homme concret dénommé Edouard Savenko.

    Ne doutant de rien, Carrère emplit son récit d’épisodes des romans de Limonov, les faisant d’une façon ou d’un autre passer pour des événements réels.

    Afin de ne pas porter la responsabilité de tout cela, il faut appeler le livre « roman » – et le tour est joué.

    Carrère agit avec moi exactement de la même façon (dans son livre, un des chapitres est presque entièrement consacré à votre humble serviteur) – en utilisant les romans Sankya et Péché comme base pour disserter sur ma vie.

    Je ne dis pas que cela m’ait fortement chagriné ; en revanche, concernant l’image de Limonov dans le livre – de nombreuses questions surgissent.

    Carrère avait la possibilité de rencontrer les amis français de Limonov – et de décrire au moins la période parisienne de sa vie en comparant la prose fictive à la réalité.
    À Paris, des dizaines sinon des centaines de personnes se souviennent remarquablement et de Limonov, et de sa compagne de l’époque Natalia Medvedeva !
    Comment laisser passer une telle opportunité de travailler un peu avec les sources originelles ?

    Cependant, le grief principal n’est même pas là.

    Oui, Carrère a choisi la facilité – en exposant librement les sujets les plus piquants des livres véritablement captivants de Limonov.
    Mais il faut bien admettre que le succès assourdissant de son livre est lié précisément au fait qu’il a écrit un livre léger et même, je n’ai pas peur du mot – sans profondeur.

    C’est autre chose qui me désole : cette inhabituelle superficialité de beaucoup des représentations de Carrère sur la Russie.

    Le pauvre Carrère spécifie trois cent fois dans son livre, spécialement pour son lecteur européen, que Limonov est un « vil fasciste » – et trois cent fois encore après cela, avec la plus grande sincérité, tente d’expliquer que malgré son « vil fascisme », Limonov est un homme bien – compatissant, honnête, courageux.

    Un autre exemple relevé dans le livre :
    Carrère raconte qu’il a montré une photographie ( d’un groupe de Nazbols, autour de Limonov en Asie centrale ) à l’un de ses amis.
    Il faut préciser que c’était la période tout à fait héroïque où, au milieu des années 1990, Limonov avec un groupe de ses camarades s’était élancé vers les villages cosaques, un pe à l’instar de Razine et Pougatchev [chefs cosaques ayant mené des insurrections contre le pouvoir aux 17ème et 18ème siècles, ndlr].
    Une aventure passionnante qui a engendré de sérieux problèmes avec les services spéciaux.

    Donc voilà, ayant regardé la photographie des Nazbols dénudés, dans la chaleur estivale, jusqu’à la ceinture, l’ami de Carrère s’est écrié : « Une bande de pédés, ils sont partis s’enculer loin de Moscou pour que personne ne les voie ! »

    En racontant cette histoire dans son livre, Carrère n’est pas trop d’accord avec son ami, mais il ajoute « Et pourtant, qui sait ? »

    Emmanuel, pouah !

    Vous avez passé un temps considérable avec les représentants d’un parti dont 120 membres ont fait de la prison, six membres au minimum sont morts dans les circonstances les plus tragiques, mille ont subi des arrestations, des centaines – des tortures et des passages à tabac ; et vous écrivez une telle insanité. Votre ami est soit un malheureux farceur, soit un idiot – à quoi bon le citer ?

    La surprise la plus douloureuse m’attendait dans le final de l’œuvre, lorsque Carrère explique avec assurance que Poutine et Limonov – c’est presque la même chose.

    Le fondement pour cette conclusion est étonnamment simple : Poutine a dit un jour que seul un salopard pouvait ne pas regretter l’effondrement de l’URSS. Et Limonov aussi souffre de la mort de l’URSS ! Vous voyez ? Tout concorde !

    Ah oui, Poutine encore, comme Limonov, a une fois posé sur une photographie nu et avec un couteau. Pour le sage Européen, qui méprise toute violence (c’est du moins ce qu’il aime à penser de lui) – c’est un spectacle affreux !

    En somme, c’est tout !

    Vous comprenez ?

    Pour le plus intelligent, le plus subtil, le plus instruit des Européens s’intéressant à la Russie, n’importe laquelle de nos pensées sur le thème de l’effondrement du pays – c’est un diagnostic univoque.

    Et encore, un diagnostic effrayant. Peut-être même définitif.

    Que Poutine qui ressemble tant à Limonov possède, selon diverses données, un capital de plus de 40 milliards de dollars, et Limonov rien du tout – ce ne sont que détails mesquins.

    Que Poutine au début des années 1990 ait quitté les services spéciaux, trahissant son serment, pour s’acoquiner avec le maire de Saint-Petersburg, Sobtchak et que Limonov, au contraire, ait cherché avec acharnement la possibilité d’empêcher l’effondrement du pays , lors du sanglant « Coup d’Etat » d’Elstsine en octobre 1993, tantôt en participant à des centaines de meetings, tantôt en Transnistrie – des détails également.

    Qu’à la fin des fins, Limonov soit un homme à la culture humaniste et un grand écrivain et que Poutine, dans de nombreux sens, soit son exact opposé, de nouveau, n’importe pas.

    L’essentiel – tous deux regrettent l’URSS.

    …Pourtant, ayant un peu repris haleine, je me suis dit : mais qu’est-ce que je veux, somme toute, de Carrère ?

    Est-ce lui qui a décrété que l’effondrement de l’URSS était une grande bénédiction, que l’histoire soviétique était un flot de cruautés et une cochonnerie invétérée, que la tentative de penser les événements en Yougoslavie un peu différemment de la communauté occidentale était un premier pas vers le fascisme et que Poutine était un lieutenant breveté du KGB, le restaurateur de l’Empire et un affreux militariste sur un trône ? Je me demande si c’est lui.

    Mais chez nous, tous nos merveilleux tribuns libéraux – les nôtres, les frères, qui enseignent au peuple depuis des lustres la juste attitude à avoir vis-à-vis de soi et du pays – pensent la même chose.

    ZAKHAR PRILEPINE

    • Merci beaucoup pour ce très bon article. D’ailleurs j’en profite pour préciser que si j’ai aimé ce livre pour des raisons stylistiques autant que pour ce qu’il m’a appris Limonov, je ne partage pas toujours les avis de l’auteur ; j’ai notamment tiqué sur ce rapprochement avec Poutine sur la fin qui m’a semblé être un raccourci un peu facile et réducteur. Si je ne me suis pas penchée sur cet aspect dans mon article, c’est que je n’arrivais pas à savoir dans quelle mesure ça tenait de mes convictions personnelles et n’étant absolument pas spécialiste de la question (ni de Limonov, ni de Poutine, ni de Russie ou même d’Emmanuel Carrère), je ne savais pas trop comment l’aborder sans risquer de dire des bêtises ; je ne me sentais pas assez sure de mon analyse pour la partager. Mais c’est vrai que j’aurais au moins dû le souligner. Une fois encore, un grand merci donc de m’avoir donné l’occasion de mieux construire ma réflexion sur le fond de ce texte, un manque qui me frustrait un peu et qui est maintenant comblé.

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