Mes lectures

L’oiseau, le goudron et l’extase

          Quand il a rencontré Tess Wolff au cours d’un été pluvieux, Joe March a été saisi d’une violente transe amoureuse, un désir qui le dévore. Cette première déflagration sera suivie d’une seconde, encore plus forte : en ce même été, sa mère, son adorée, commet l’irréparable. L’oiseau, c’est l’existence de Joe qui explose en mille morceaux. Le goudron, c’est la peur qui l’engloutit. Et l’extase, c’est cet élan vital, qui chaque jour va lui donner la force d’avancer…

L'oiseau, le goudron et l'extase, Alexander Maksik

          Certains s’en souviennent peut-être, j’avais eu il y a quelques temps un immense coup de cœur pour La mesure de la dérive d’Alexander Maksik. Un roman absolument bouleversant dont j’étais ressortie sonnée. Merci encore à Filou de me l’avoir fait découvrir ! Quand j’ai vu que l’auteur sortait un nouveau roman, je n’ai donc eu qu’une hâte : le lire. Avec quand même une terrible peur d’être déçue parce qu’après un pur chef-d’œuvre, bien souvent vient le temps de la déception. Je ne vais pas vous faire languir. Est-ce que j’ai été déçue ? Non (ouf). Est-ce que j’ai autant aimé que le précédent ? Non plus (mais presque quand même). Explications.

          Si je n’ai pas tout à fait trouvé ce roman au niveau du précédent en terme de chamboulement et de cœur brisé en refermant le livre (mais comment aurait-il pu ?), je suis bien loin d’avoir été déçue. Déjà, le style est toujours aussi délicat, on se délecte de chaque phrase, simple et juste à la fois. Bravo d’ailleurs à la traductrice qui a restitué ce petit bijou de subtilité. Ensuite, le sujet est tout aussi fort, même s’il me touche un peu moins. Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà vu la bipolarité (j’espère ne pas me tromper en mettant un mot sur ce qui n’est jamais nommé) décrite avec une pareille force. On a l’impression de vivre la maladie de l’intérieur tant ce que décrit l’auteur est intense. L’empathie avec le personnage est énorme et j’ai trouvé le ressenti à la lecture d’une rare violence.

Portrait d'Alexander Maksik

          Je crois bien qu’en toutes ces années de lecture assidue, c’est la première fois que j’ai dû reposer mon livre aussi souvent parce que ce que je lisais était trop fort, trop dense. Toutes les 10 pages environ j’ai eu besoin d’une pause, de digérer toutes ces émotions. C’a donc été une lecture longue et fastidieuse. Mais terriblement belle aussi. Le genre qui remue et qui laisse un peu sonné. Seul petit bémol, j’ai trouvé que ça traînait un peu en longueur sur la fin, ça perd en intensité, on commence à se détacher du personnage. Pas vraiment au point de se lasser, mais suffisamment pour estomper l’effet coup de poing de la première moitié.

          Le roman pose également des questions intéressantes sur le couple, la famille, l’hérédité, l’amitié. Sur la culpabilité et le devoir aussi. Même si finalement, ce sont les passages les plus intimistes que j’ai préférés, ce sont les plus touchants et les plus justes. Certains aspects survoltés des personnages féminins m’ont parfois mise mal à l’aise (en même temps, ce n’est pas comme si l’auteur cherchait à nous épargner). Malgré une fin un peu en dessous du reste du roman et quelques longueurs, Alexander Maksik signe ici encore un grand texte, subtil et poignant. Bouleversant. Un auteur à découvrir absolument.

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L’empire de la Lune d’été

          Le livre de S.C. Gwynne retrace l’ascension et le déclin des Comanches, qui régnèrent sur les Grandes Plaines du Sud pendant plus de deux siècles. Cavaliers et guerriers hors-pair, craints par les Espagnols, les Français et plus tard les Mexicains et les Américains, ils ont mené une lutte acharnée pour défendre leur territoire face à l’envahisseur blanc. Un homme incarne par-dessus tout cette résistance : Quanah Parker. Dernier et plus grand chef de la tribu.

          On m’a prêté ce livre de Sam C. Gwynne il y a très longtemps et je ne l’avais jamais sorti de ma bibliothèque. A vrai dire, je ne savais même pas de quoi il parlait. Je l’ai attrapé au hasard un jour où tous les romans que je commençais me tombaient des mains. J’aurais voulu un texte léger, je n’aurais pas pu plus m’en éloigner ! C’est violent à souhait, souvent déprimant et  à désespérer de l’espèce humaine. Pourtant, j’ai de suite bien accroché avec cette lecture parfois un peu aride mais absolument passionnante sur les Comanches.

Couverture de l'Empire de la Lune d'été

          Si je m’intéresse à l’histoire des indiens d’Amérique que je trouve absolument fascinante, je dois bien admettre que mes connaissances sont pour le moins lacunaires. Cet essai passionnant aura donc été l’occasion d’apprendre plein de choses. Il couvre une large période et permet de mettre en avant les mécanisme qui ont permis l’essor de la culture comanche, mais également ceux qui ont mené à sa perte. Beaucoup des faits évoqués dans cet essai m’étaient totalement inconnus et j’ai trouvé intéressante la manière dont l’auteur soulignait les grands axes de l’histoire comanche. Toutefois, le récit couvrant une large période, j’ai également trouvé qu’il n’était pas toujours facile de s’y retrouver, notamment dans les liens entre les guerriers qui reviennent le plus souvent, même si l’essentiel du récit se construit autour d’une seule et même famille.

          Ce texte évoque de très nombreux sujets relatifs à l’histoire des Comanches et c’est parfois difficile de bien intégrer toutes les informations. Quand j’entends que « ça se lit comme un roman », je mettrais toutefois un petit bémol. Certes, l’histoire de la famille qui sert de fil rouge au texte est on ne peut plus romanesque, toutefois, il n’en demeure pas moins assez aride par moments. Je ne suis pas sure non plus d’avoir toujours bien saisi le point de vue de l’auteur, parfois un peu perturbant sur la lutte contre les indiens. Cet essai extrêmement bien documenté est dans l’ensemble agréable à lire et s’avère passionnant malgré un fourmillement d’informations et quelques longueurs.

Portrait de Sam C. Gwynne

À de nombreux égards, ils étaient des chasseurs-cueilleurs typiques. Mais, même parmi ces peuples, les Comanches avaient une culture remarquablement simple. Ils ne pratiquaient pas l’agriculture, n’avaient jamais abattu d’arbres, tressé de paniers, réalisé de poteries ou construit de maisons. Le groupe de chasse constituait à peu près leur seule organisation sociale. Ils n’avaient ni sociétés de guerriers, ni classe de prêtres permanente, ni danse du Soleil.

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L’agent de ce stupéfiant changement fut le cheval. Ou, plus précisément, ce que cette tribu de chasseurs arriérée de l’âge de pierre fit du cheval – un outil de transformation extraordinaire qui eut autant d’impact sur les Grandes Plaines que la vapeur et l’électricité sur le reste de la civilisation.

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Oliver Twist

          Dans un orphelinat de l’Angleterre victorienne, Oliver Twist survit au milieu de ses compagnons d’infortune. Mal nourri, exploité, il est placé dans une entreprise de pompes funèbres où, là encore, il ne connaît que privations et mauvais traitements. Oliver endure tout, jusqu’au jour où une provocation de trop le pousse à s’enfuir vers Londres. Epuisé, affamé, il est recueilli par une bande de jeunes voleurs.
Couverture d'Oliver Twist de Charles Dickens

          Je continue mon exploration de la littérature classique avec cette fois une histoire réputée sordide. Les premières pages d’Oliver Twist sont un vrai régal. Charles Dickens y fait preuve d’un humour noir qui m’a ravie au plus au point. C’est du grand art. Je ne m’attendais pas à trouver autant de dérision et de mauvais esprit dans ce livre. Cet homme est un génie. Malheureusement, plus l’histoire avance et plus le style prend un tour sérieux. Le second degré pointe bien encore parfois le bout de son nez mais de plus en plus timidement jusqu’à disparaître tout à fait. Cruelle désillusion… J’ai toutefois continué ma lecture, non sans plaisir.

          L’histoire est donc celle d’un petit orphelin, comme chacun sait, placé chez une horrible femme et qui après s’être enfui doit trouver le moyen de survivre seul à Londres. Pas très joyeux, vous en conviendrez. Les rebondissements se succèdent à un rythme effréné avec une crédibilité de plus en plus douteuse. Et surtout, plus ça avance et plus ça vire mièvre… J’ai également trouvé que les personnages étaient bien souvent trop stéréotypés (même si à vrai dire ça leur confère un certain charme). Malgré tout, on se lasse prendre par l’histoire de ce petit garçon si touchant. Si dans l’ensemble j’ai apprécié cette lecture, ce sont toutefois les premières pages qui m’ont le plus convaincue par leur ton grinçant.

Charles Dickens

Le fait est qu’on eut beaucoup de peine à décider Olivier à remplir ses fonctions respiratoires, exercice fatigant, mais que l’habitude a rendu nécessaire au bien-être de notre existence.

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Ton lit est sous le comptoir. Tu n’as pas peur de coucher au milieu des cercueils, je suppose ? D’ailleurs qu’importe que cela te convienne ou non ? Tu ne coucheras pas ailleurs.

Mes lectures

C’est le coeur qui lâche en dernier

          Stan et Charmaine ont été touchés de plein fouet par la crise économique. Aussi, lorsqu’ils découvrent à la télévision une publicité pour une ville qui leur promet un toit au-dessus de leurs têtes, ils signent sans réfléchir.
          À Consilience, chacun a un travail, avec la satisfaction d’œuvrer pour la communauté, et une maison. Un mois sur deux. Le reste du temps, les habitants le passent en prison… où ils sont également logés et nourris ! Le bonheur.

          Je n’avais jamais rien lu de Margaret Atwood mais après avoir vu l’adaptation de La servante écarlate en série télé (gros gros coup de coeur 2017 que je vous encourage vivement à découvrir), j’avais hâte de m’attaquer à un de ses romans qui sont pour le moins nombreux. J’ai donc commencé par le dernier, sorti lors de la rentrée littéraire de septembre. Un sacré pavé dont je ne savais à vrai dire absolument rien en dehors de l’identité de son auteur. Surprise totale donc. Et je peux vous dire qu’elle fut bonne !

C'est le coeur qui lâche en dernier

          Tout d’abord, j’ai beaucoup aimé le style, clair et précis, d’un réalisme confondant. L’histoire se passe aux Etats-Unis après la crise de l’immobilier, on y suit un couple qui a perdu sa maison et vit dans sa voiture. L’auteur construit un univers dystopique si proche du notre qu’on peine parfois à se rappeler où se situe exactement la barrière entre la fiction et la réalité. Le moins qu’on puisse dire c’est que c’est extrêmement crédible et pensé dans les moindres détails. Elle nous livre un portrait juste et intransigeant de la société de consommation et ses dérives.Ca fait froid dans le dos…

          Les personnages en revanche ne m’ont pas été particulièrement sympathiques. C’est un peu ce qui m’a manqué dans ce roman, pouvoir m’identifier un minimum à eux, ressentir leur détresse. Là je les ai trouvés plutôt agaçant et assez éloignés de mes préoccupations. Mais je suppose qu’aux Etats-Unis où la situation a été vécue par des millions de gens, ce texte prend une toute autre dimension. Mais ce léger manque d’empathie pour les personnages ne m’aura pas empêché d’admirer l’esprit d’analyse de l’auteur et la mécanique impeccable qu’elle met en place page après page. Un roman glaçant, criant de vérité.

Portrait de Margaret Atwood

Tout le monde paraît très heureux : quand on a deux vies, il y a toujours la perspective d’autre chose. C’est comme être en vacances tous les mois. Mais quelle est la vie où on est en vacances et celle où on est actif ? Charmaine n’en sait trop rien.

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Vous voulez qu’on vous confisque vos décisions pour ne pas être responsable de vos actes ? C’est parfois tentant, vous le savez.

Mes lectures

Le courage qu’il faut aux rivières

          Elles ont fait le serment de renoncer à leur condition de femme. En contrepartie, elles ont acquis les droits que la tradition réserve depuis toujours aux hommes : travailler, posséder, décider. Manushe est l’une de ces « vierges jurées » : dans le village des Balkans où elle vit, elle est respectée par toute la communauté. Mais l’arrivée d’Adrian, un être au passé énigmatique et au regard fascinant, va brutalement la rappeler à sa féminité.

Le courage qu'il faut aux rivières, couverture

          Eh oui, on est en février et je n’ai toujours pas fini de vous parler de mes lectures de la rentrée littéraire de septembre… Déjà parce qu’il y en avait beaucoup et qu’entre le temps de les choisir, de les lire et d’en parler, je ne suis jamais bien rapide, et puis le blog a été « cassé » pendant 2 mois sans que je sache pourquoi, ce qui n’a pas idée (je n’ai toujours pas trouvé l’origine du problème mais en tout cas ça semble fonctionner de nouveau normalement). Je reprends donc où je m’étais arrêtée. Et ça tombe plutôt bien parce qu’on reprend avec un très beau livre, un de mes coups de cœur de cet automne. Quand j’ai entendu parler de ce roman, je me suis de suite dit qu’il fallait que je le lise. En effet, il y a quelques temps, j’avais vu un film que j’avais beaucoup aimé sur le même sujet et j’étais très curieuse de creuser un peu le sujet.

          Le moins qu’on puisse dire, c’est que je n’ai pas été déçue. Le premier roman d’Emmanuelle Favier est magnifique. Il permet de mieux découvrir cette tradition qui peut nous sembler si étrange. Ces femmes qui pour échapper à un mariage souvent très jeunes décident de prendre le statut d’homme et de faire disparaître toute trace de leur féminité. J’ai trouvé intéressant de suivre le quotidien d’une de ces femmes, de découvrir la vie rude qu’elle mène. Mais aussi ses sentiments et les questionnements qui surgissent lorsqu’un évènement inattendu survient. La communauté des hommes qui semblait l’avoir intégrée redevient méfiante, semble se souvenir qu’elle n’est pas réellement des leurs. Je ne vous en dirai pas plus pour ne pas gâcher le suspens mais j’ai trouvé cette histoire magnifique. C’est sobre, tout en retenue. C’est passionnant à la fois d’un point de vue culturel et humain, avec une histoire prenante et un personnage attachant. C’est souvent dur, pas de mièvrerie ou de complaisance ici. Un très beau premier roman sur un sujet difficile et passionnant, une des plus belles découvertes de cette rentrée littéraire.

Portrait d'Emmanuelle Favier

D’une voix forte, elle profère les paroles rituelles, jure par la pierre et par la croix de rester vierge, de ne jamais contracter d’union ni fonder de famille. Elle regarde vers le bas, évitant les yeux ourlés de mauve de celui qu’elle fuit par le pouvoir des mots prononcés.

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Elle avait voulu nier le poids maudit sur les épaules, fuir le châtiment nécessaire, mais l’ordre des choses la rattrapait, figé par la coutume dans son obstination morbide, aux griffes plus puissantes que la raison.