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La terre dévastée d’Emiliano Monge

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          Au fond de la jungle mexicaine, des projecteurs s’allument en pleine nuit: un groupe de migrants, trahis par leurs passeurs, est pris d’assaut par des trafiquants. Certains sont exécutés; les autres sont stockés dans des camions pour être livrés alentour. Sous la direction des deux chefs de bande, Estela et Epitafio, les convois prennent la route des montagnes. Ces amants contrariés jouissent des souffrances qu’ils infligent. Obsédés l’un par l’autre, ils tentent vainement de communiquer pour se dire leurs espoirs d’une nouvelle vie.

Couverture du roman Les terres dévastées

          Rentrée littéraire encore et toujours avec cette fois un roman dur et dérangeant. On délaisse un peu la littérature française pour le Mexique. Je lis assez peu de littérature Sud-Américaine (je sais, le Mexique est en Amérique centrale, pardon pour le raccourcis). Cette histoire de migrants me tentait beaucoup et me semblait terriblement d’actualité. L’occasion rêvée de sortir un peu de mes habitudes de lecture. J’ai lu quelques textes sur des migrants fuyants divers pays (Syrie et Afghanistan essentiellement). Des romans et témoignages émouvants, qui prennent aux tripes et donnent envie de se rebeller contre l’état des choses. Rien ne m’avait préparée à… ça.

          J’avais visiblement très mal lu la quatrième de couverture ou l’avais simplement oubliée. La terre dévastée n’est en effet pas un roman de plus sur l’immigration clandestine. Non, pas du tout. Si ça en est la toile de fond, les personnages principaux sont « de l’autre côté » des trafiquants d’êtres humains qui interceptent les migrants pour les réduire en esclavage et les vendre au plus offrant. Charmant. Je sais. Mais ce n’est pas là le pire. Non, le pire c’est que nos deux trafiquants sont tout ce qu’il y a de plus banal : un homme et une femme qui s’aiment, intensément, et essaient de trouver une solution pour être enfin réunis.

          Et là, très vite on ne sait plus. Est-ce qu’on doit détester les personnages ? Sans doute. Avoir pitié de leurs amours contrariées ? Peut-être. Angoissé à l’idée de la rébellion qui se prépare contre eux ? Les rebelles sont pires encore. Tout est tellement sombre et dérangeant qu’on en perd toute forme de repères. Les valeurs morales n’ont ici plus lieu. L’écriture, hyper travaillée, hachée, participe pleinement à ce malaise profond. Elle est parfois très belle, parfois presque difficile à suivre, suivant les pensées des protagonistes. Elle emprunte à Dante pour faire parler les hommes et femmes enfermés, mais aussi à des récits de migrants. J’ai rarement vu une écriture coller ainsi au plus près aux émotions qu’elle veut faire passer, ça a un côté épidermique qui tient plutôt de la poésie. Je noterai au passage la grande qualité de la traduction qui a réussi à reproduire ça. Un texte fort et dérangeant, que j’ai parfois hésité à arrêter tant il est éprouvant. Pas franchement un coup de cœur, mais à coup sûr un chef-d’œuvre.

Portrait d'Emiliano Monge

Ils nous ont attachés et jetés là, à l’intérieur…ligotés aux pieds par des lacets de chaussure…par des cordons de chargeurs de portable aux mains…et dans nos bouches nos propres chaussettes.

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Ce jour où ils se sont juré un amour éternel pendant qu’Estela, allongée sur Epitafio, traçait au feutre des lignes entre les points qu’à l’aide du poinçon du père Nicho elle avait imprimés sur la peau de son amant : comme dans un livre d’enfants.

J’ai aimé un pervers

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          Le témoignage de 3 femmes (Carole Richard, Mathilde Cartel, Amélie Rousset) qui ont vécu de longues années auprès de pervers narcissiques qui les ont totalement étouffées. Comment devient-on une femme harcelée par son propre mari ? Comment peut-on ne pas s’en apercevoir ? On pourrait se laisser aller à penser que seule des femmes faibles ou stupides peuvent se laisser prendre au piège ; pourtant, il n’en est rien, chacune est on ne peut plus saine d’esprit. Ces trois femmes ont simplement fait un mauvais choix au mauvais moment et se sont retrouvées piégées sans s’en rendre compte.

          J’ai beaucoup aimé ces témoignages. Les histoires alternent, évitant la monotonie. On suit en parallèle chaque rencontre, chaque début de violence, puis peu à peu chaque prise de conscience. Il est intéressant de voir à quel point ces histoires peuvent se ressembler malgré des conditions et des parcours très différents. Le schéma de ces hommes semble toujours le même, et redoutablement efficace. Ils font preuve d’une rare persévérance et peuvent se montrer prévenants de longs mois durant avant de ferrer leur pauvre victime. Les violences commencent peu à peu, insidieuses d’abord : paroles dévalorisantes, jalousie excessive, petites mesquineries… plus appuyées par la suite avec des insultes, et parfois même des coups. Cette lente escalade se double d’une dévalorisation qui ôte petit à petit à la femme qui en est victime toute confiance en elle.

          Ces hommes peuvent pourtant se montrer charmants, même si cette capacité semble s’amoindrir au fil du temps. Ce changement constant de comportement sème le doute, d’autant plus qu’il démontrent un aplomb qui manque totalement aux compagnes qu’ils s’acharnent à brimer depuis tant d’années, allant jusqu’à les éloigner de famille et amis afin de mieux les tenir sous leur coupe. Un piège subtil, extrêmement bien décrit. En lisant ces témoignages, on comprend le cheminement de ces femmes qui se sont laissées détruire sans s’en apercevoir. Sans diaboliser leur compagnon, ni se poser en simple victimes, elles analysent pour nous leur parcours difficile avec un recul qui nous permet de mieux les comprendre. L’écriture est sans prétention mais reste agréable, ce qui n’est pas toujours le cas dans ce type d’ouvrages. On ne sombre jamais dans un pathos excessif ou un concours d’anecdotes sordides, le ton reste assez neutre et il n’y a pas plus d’exemples que nécessaire ; une retenue qui fait la force de ce texte. Des témoignages édifiants qui permettent de mieux comprendre le fonctionnement des pervers narcissiques et ne laisse aucun doute quant à la chose à faire face à eux : fuir le plus vite possible. Un livre agréable à lire et très intéressant, à mettre entre toutes les mains.

Certains hommes se comportent avec les femmes comme si elles étaient des pommes. Ils les mangent, et à la fin ils jettent le trognon… »

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Il me fait souvent remarquer que je passe trop de temps le soir à raconter des histoires aux enfants : je les empêche de dormir et je les gâtes trop. Et en effet, je finis par croire que je suis une mauvaise mère.

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Mon bébé dans son fauteuil, avec un biberon suspendu par une corde, à portée de sa bouche, sans son père à ses côtés. Vision d’horreur ! (…) Jean, en revanche, a été très content de son innovation.

Ce livre est paru aux éditions Eyrolles dans la collection « Histoires de vie ». 200 pages. 15€.