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L’étoile jaune de l’inspecteur Sadorski de Romain Slocombe

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          Paris, 29 mai 1942 : une bombe explose devant le Palais de Justice, dans un café fréquenté par les Brigades spéciales, faisant deux morts et plusieurs blessés. Quelques jours plus tard, le cadavre d’une inconnue est découvert en banlieue. Crime passionnel ou politique ? Chargé d’enquêter sur ces deux affaires, l’inspecteur Léon Sadorski voit ses projets de vacances contrariés  ̶  d’autant plus qu’il doit bientôt participer à la grande rafle du Vél’d’Hiv, exigée par les nazis et confiée à la police française. 

L'étoile jaune de l'inspecteur Sadorvski, couverture

          J’ai lu ce livre uniquement grâce au bouche à oreille. Je n’avais jamais entendu parler de l’inspecteur Sadorski (dont il semblerait pourtant que ce soit la 3° enquête) et bon, si le titre m’intriguait et que je m’intéresse généralement à cette période, j’avais décidé de la laisser de côté au moins pour cette rentrée. J’ai finalement changé d’avis en entendant les éloges sur ce roman qui m’ont donné envie d’aller voir de quoi il retournait. Moi qui en ce moment suis assez difficile côté lecture, j’ai plutôt accroché avec ce roman-ci. Ca a un petit côté brut de décoffrage, assez proche des romans noirs à l’ancienne, auquel j’ai trouvé un certain charme. J’ai lu pas mal de romans qui se passaient pendant l’Occupation mais je dois bien avouer qu’assez peu ont un collabo comme personnage principal. C’est euh… déroutant. Mais j’ai bien aimé ce changement de perspective qui permet de mettre en avant l’antisémitisme de l’époque.

          J’ai bien aimé l’ambiance de ce roman même si elle est parfois assez pesante et que notre cher inspecteur n’est pas toujours très sympathique. Mais j’ai trouvé que ça changeait de voir un peu le mec lambda, plus collabo que résistant et qui n’aide les juifs que pour de mauvaises raisons (en général, une jolie juive qu’il pourrait déshabiller en gros). Ce n’est pas glorieux mais ça semble plutôt réaliste et ça montre une réalité qu’on voit sans doute moins. Les personnages sont bien construits et chacun à un petit quelque chose d’attachant malgré tout qui le rend terriblement humain. Quant à l’intrigue policière, si je l’ai trouvée finalement assez secondaire, elle s’avère efficace et même assez prenante. Le style n’est pas particulièrement marquant mais j’ai aimé son petit côté rétro. J’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture et ça m’a donné envie de découvrir les autres enquêtes de l’inspecteur Sadorski.

Portrait de Romain Slocombe

Une fois de plus, il se fait la réflexion, banale mais véridique, que le malheur des uns accroît considérablement le plaisir des autres.

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Chaque détenu est enchaîné et accompagné par deux SS. Les cercueils font le voyage avec eux. Pas de couvercle, ça fait gagner du temps. On les fabrique tous de la même taille, donc certains trop justes pour les macchabées qu’on y mettra. Ceux-là, on les fait rentrer entre les planches à coups de pied.

Les silences de la guerre – Claire FOURIER

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          En 1944, en Bretagne, un officier allemand réquisitionne la maison de Klauda et de son père et s’installe dans la chambre au fond du couloir, près de celle de la jeune fille. Il est reçu avec froideur mais son naturel diligent, sa curiosité et sa culture arrivera peu à peu à faire sortir ses hôtes de leur mutisme. Contre toute attente, une certaine complicité va s’établir entre ces deux factions ennemies.

          Je dois admettre que j’étais moyennement emballée par ce livre : une histoire d’amour entre une bretonne et un officier nazi pendant l’Occupation n’avait a priori pas grand chose pour me séduire. Pourtant, les premières pages de ce roman m’ont agréablement surprise. Le style est très fluide et agréable, mais surtout bien plus travaillé que ce à quoi je m’attendais. La rencontre est également traitée de manière assez intelligente. Les personnages mettent du temps à s’apprivoiser, on n’est pas vraiment dans un coup de foudre mais plutôt dans la lente mise en place d’une relation plus durable. Malheureusement, cette bonne lancée qui m’a tenu en haleine à peu près un tiers du livre n’a pas duré. Les conversations entre Hermann et Klauda, qui tournent beaucoup autour de l’art, la littérature, la philosophie et les mérites comparés des côtes bretonnes et baltes, sont absolument soporifiques. L’officier allemand y est décrit comme un tel modèle de perfection qu’il en perd toute consistance et affadit sérieusement une histoire d’amour qui aurait mérité d’être plus tourmentée étant donné les sombres circonstances. Un livre bien écrit mais qui lasse assez vite par la longueur de ses descriptions et le manque de profondeur de ses personnages.

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Des étoiles clignotaient. La chambre au bout du couloir donnait au nord. Elle est sombre et froide, me dis-je. Je n’y songeais pas quand mon frère était là.

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L’homme parlait avec le sombre sérieux d’une âme guerrière qui en voulait à la guerre d’être une chose haineuse et vile, une chose sans envergure.

Les fidélités successives – Nicolas d’Estienne d’Orves

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Attention, coup de coeur de cette fin d’année !

 

          Guillaume Berkeley a grandit à Malderney, petite île anglo-normande au régime féodal où il passe une enfance coupée de monde et de ses réalités. Avec son frère, Victor, ils rêvent de Paris, que leur décrit amoureusement leur ami Simon Bloch, qui vient leur rendre visite chaque été. Mais l’arrivée de la jeune Pauline dans leur vie va déranger cette belle harmonie et Guillaume va quitter son havre de paix pour rejoindre la Ville Lumière à l’aube de la guerre. Dans le Paris occupé, il sera tour à tour collabo et résistant, avec pourtant une rare fidélité à ses valeurs. Un parcours sinueux qui lui vaudra une condamnation à mort. 

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          Le « héros » de Nicolas d’Estienne d’Orves est d’une rare humanité. On a beaucoup écrit sur la Seconde Guerre Mondiale : on a loué la résistance et condamné la collaboration, on a décrit parfois, jugé souvent, mais jamais on n’a dépeint de la sorte la difficulté de se positionner dans un monde où tous les repères vacillent. Ici, personne n’est épargné et les résistants ne sont pas toujours plus tendres que les collabos. Le personnage n’est pas dénué de principes, de valeurs, et à sa manière se tient à un code d’honneur qui lui est propre, et sera largement incompris. Il suit une ligne sinueuse, guidé par une logique propre et qui peut sembler étrange, voire absurde. La collaboration, il y est venu presque par hasard, non pas par conviction mais par facilité, par lâcheté aussi, au fil des rencontres. Et puis la résistance, par amour pour une femme qui lui a demandé d’agir et de sortir de son apathie. Un parcours décousu, fait d’incertitudes, de doutes, d’envies et de peurs contradictoires. Des « fidélités successives », un titre qui décrit bien ces tâtonnements.

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          Nicolas d’Estienne d’Orves décrit la nature humaine avec brio. Si le personnage agace parfois, s’il nous prend l’envie de le secouer, on le comprend pourtant ; chacun de nous aurait pu être à sa place, qu’aurions-nous fait alors ? L’écriture est fluide et on se retrouve happés par cette histoire pleine de rebondissements, où le drame familial, l’amour déçu et l’Histoire avec un grand « H » s’entremêlent. On dévore littéralement ce livre tout à la fois bien documenté, bien écrite et d’une incroyable profondeur psychologique. Ce livre pourrait presque servir de définition au romanesque tant il déborde de vie et excite l’imagination. On est plongé dans un Paris en pleine guerre, avec ses couleurs, ses odeurs, ses sensations. On doute en même temps que le personnage, on attend avec impatience un dénouement qu’on redoute. Je ne sais pas vraiment à quoi je m’attendais en ouvrant ce livre, mais certainement pas à ça ! Il y a fort longtemps que je n’avais pas pris pareil plaisir à la lecture, n’arrivant qu’à grand peine à lâcher l’ouvrage le temps de me sustenter ou dormir un peu. Un livre passionnant qui se lit d’une traite avec avidité et dont l’impression nous marque bien après qu’on l’ait refermé. A la fois intelligent, cultivé et franchement délectable, s’il fallait le décrire en un mot : brillant.

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Jusqu’à présent les diatribes antisémites ne me dérageaient pas outre mesure. Elles faisaient « partie du paysage », comme on dit. Partie des meubles, de l’air du temps. Mais n’était-ce pas là l’attitude la plus dangereuse ? Une tolérance doucereuse et attentiste. Un état d’esprit et de fait, intégré à une morale consensuelle, flottante, impalpable. Tout cela devenait atrocement normal. 

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– Et le plus triste, c’est qu’en réaction toute l’Europe va finir par finir par s’américaniser.

– Vous n’aimez pas beaucoup votre pays…

– C’est l’un des plus beaux du monde… vu du ciel. Pour le reste, les esprits y sont aussi creux que les espaces infinis…

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Un gamin qui pleure, c’est horripilant. Un homme qui pleure, c’est tragique.

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