Mes lectures

Edith WHARTON, Le vice de la lecture

         Ce court texte a été publié dans un magazine au début du siècle dernier. L’auteur y explique en quoi la lecture peut être considérée comme un vice. Et surtout, comment certains lecteurs font du mal à la littérature. Une dénonciation de la démocratisation de la lecture. Un texte polémique.

         L’auteur fait la distinction entre le lecteur inné, qui va vers les livres spontanément, et le lecteur mécanique, qui lit par devoir, pour répondre aux conventions sociales. Le premier serait nécessairement intelligent, comprendrait tout ce qu’il lit et ferait la part des choses entre un texte insipide et un futur classique. Le lecteur mécanique serait un idiot n’étant pas à même de comprendre les enjeux d’un texte. Par la même, il engendrerait l’auteur mécanique, fléau de notre société, nous servant des inepties toujours plus grandes. Une partie de moi approuve cette vision des choses : oui, il y a des gens qui se prennent pour de grands lecteurs parce qu’ils ont lu 3 auteurs à la mode, et en effet, tous les lecteurs n’ont pas la même réflexion face au texte. Et oui, si les lecteurs étaient plus exigeants, sans doute moins de textes d’une idiotie crasse nous parviendraient. Même si à moins avis le processus doit se faire dans l’autre sens, mais c’est là un autre débat.

         Toutefois, même s’il y a une petite part de vérité – et oui, au passage, j’assume la part d’auto-suffisance que cela suppose, on a tous nos domaines de compétences, j’ai tendance à considérer que le mien se situe du côté des livres – cette théorie est pour le moins simpliste. Si certains ont plus de prédispositions à aller vers les livres que d’autres, je ne pense pas que cela soit inaltérable. Beaucoup de gens se découvrent un amour des livres sur le tard quand d’autres les abandonnent après des années de bonne entente. Le prédicat de départ est donc un peu faiblard. D’autant plus que des infinités de nuances existent. Certaines personnes bien que n’aimant pas beaucoup lire montrent une réflexion très juste sur la littérature, quand d’autres, lisant énormément, sont incapables de recul. Il doit y avoir à peu près autant de cas que de lecteurs. Les diviser en 2 catégories antinomiques me semble un peu léger. Ce serait trop beau de pouvoir différencier aussi simplement les « élus » de ceux qui devraient se contenter de leur télé. D’autant plus que la « vérité » en sciences humaines est relative, et qu’on est toujours l’imbécile de quelqu’un. Autant vous dire que le problème est complexe.

         La deuxième chose gênante, c’est que le texte a vieilli : le monde a changé. De nos jours la société ne nous oblige plus franchement à lire, ni ne nous y incite d’ailleurs. La lecture n’est plus à la mode. Lire un livre par-ci par-là, bien sûr, c’est bien, mais lire beaucoup, ça n’est pas du tout dans l’air du temps. C’est simple, quand les gens rentrent chez moi et voient ma bibliothèque, ils frôlent généralement la crise cardiaque. Généralement, ils demandent mi surpris, mi effrayés : « mais tu as lu tout ça ?!!! » avant de lui tourner bien vite le dos. Quand j’explique que les 400 titres qui ornent les murs de mon studio ne représentent que 2 ans et demi de lectures et acquisitions, je perds généralement mon interlocuteur. Non, les lecteurs n’impressionnent plus vraiment, ils font juste peur. Un peu comme si on croisait un dinosaure dans la rue, plus il est gros, plus on est tenté de fuir.

         En plus d’être d’une honnêteté intellectuelle douteuse, ce livre est donc dépassé. Il ne propose de plus aucune solution au problème (réel ou supposé) de la dégradation de la production littéraire. Bien évidemment, comme être « bon » ou « mauvais » lecteur serait inné, inutile de réfléchir à comment tenter d’ouvrir la « grande » littérature à un plus grand public. Ce texte est absolument imbuvable, mais l’auteur est d’une rare pédanterie. Toutefois cette lecture permet de se poser des questions sur ce qu’est être lecteur (allez, je me lance dans une provocation gratuite : permet de réfléchir, si on est un « bon » lecteur, bien sûr !). L’occasion de se demander aussi quelle place a la littérature aujourd’hui dans notre société et ce qu’est pour nous la lecture. Je pense d’ailleurs, revenir cette question prochainement, le temps justement pour moi d’y réfléchir un peu.

Peu de vices sont plus difficiles à éradiquer que ceux qui sont généralement considérés comme des vertus. Le premier d’entre eux est celui de la lecture.

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   Il est évident que le lecteur mécanique, tenant chaque livre isolément pour une entité suspendue dans les limbes, manque tous les chemins parallèles et les raccourcis. Il est comme un touriste qui passe d’un «site» à l’autre sans rien regarder qui ne soit recommandé dans le Baedeker. Des délices du vagabondage intellectuel, de la poursuite improvisée qprès une fugace allusion, suggérée parfois par la tournure d’une phrase ou par la simple essence d’un mot, il n’a pas la moindre conscience. Avec lui, le livre suffit: l’idée d’en user comme la clé d’harmonies non préméditées, comme d’une fuite dans quelque paysage choisi, dépasse son entendement.

Pour en savoir plus, retrouvez la présentation de ce texte sur le site des éditions du sonneur.

Mes lectures

Sylvain TESSON, Dans les forêts de Sibérie

          Sylvain Tesson est un aventurier qui a parcouru le monde. Et puis, il a décidé de s’arrêter, de cesser de vadrouiller pendant quelques mois. Une confrontation au vide et au silence, loin de l’humanité. Pour sa retraite solitaire, il a choisi une cabane, sur les rives du lac Baïkal où il a passé six mois avec pour seule compagnie des livres, des cigares et de la vodka. 

          Le Grand Nord m’a toujours fascinée. Une cabane surchauffée, au milieu d’une mer de glace, remplie de livres et où l’on peut boire du thé brûlant à longueur de journée s’approche assez de l’idée que je me fais du paradis. Je n’aime pas le froid mais j’ai toujours rêvé de me confronter à ces températures extrêmes. Parce qu’après avoir souffert dehors, après avoir cru qu’on allait perdre ses orteils en pêchant ou ses doigts en coupant bois, après avoir marché des heures dans la neige et le vent jusqu’à ne plus sentir ses joues, le plaisir de retrouver la chaleur du poêle doit être incomparable. Déjà ici en rentrant d’une bonne marche dans la neige par – 5 ou -10 °C, après avoir souffert et avoir eu l’impression de se congeler les poumons, retrouver un bon feu dans la cheminée et afin retirer ses chaussures gelées avant de se faire un thé à boire brûlant avec un bon livre ne doit pas être loin d’être le summum du bonheur. Par – 30 en pleine taïga ça doit être la même sensation en bien plus intense encore. A défaut de le vivre, Sylvain Tesson nous donne un petit goût de liberté par procuration.

         J’ai beaucoup aimé ce livre. Il m’a semblé avoir à peu près la même vision de la vie et la même conception du bonheur que l’auteur. Sauf que je ne franchirai sans doute jamais ce cap du départ vers l’inconnu, ce qui fait quand même une énorme différence, je vous l’accorde. Toujours est-il que je me suis assez retrouvée dans ce texte qui représente une forme d’idéal. Cette idée d’un bonheur simple est réconfortante. On retrouve dans la plume de Sylvain Tesson quelque chose des grands aventuriers. C’est assez proche de certains textes de London notamment (et on connaît mon amour inconditionnel pour London). J’ai aimé ce mélange d’aventure et de culture. Un équilibre rare, une grande bouffée d’air (très) frais. Un vrai coup de coeur, récompensé par le prix Médicis essai. A lire absolument.

J’y ai emporté des livres, des cigares et de la vodka. Le reste – l’espace, le silence et la solitude – était déjà là.
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Quand on se méfie de sa vie intérieure, il faut emporter de bons livres : on pourra toujours remplir son propre vide. L’erreur serait de choisir exclusivement de la lecture difficile en imaginant que la vie dans les bois vous maintient à un très haut degré de température spirituelle. Le temps est long quand on n’a que Hegel pour les après-midi de neige.
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Entre l’envie et le regret, il y a un point qui s’appelle le présent. Il faudrait s’entraîner à y tenir en équilibre comme ces jongleurs qui font tourner leurs balles, debout sur le goulot d’une bouteille.
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Un bois n’a jamais refusé l’asile. Les princes, eux, envoyaient leurs bûcherons pour abattre les bois. Pour administrer un pays, la règle est de le défricher. Dans un royaume en ordre, la forêt est le dernier bastion de liberté à tomber.
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La contemplation, c’est le mot que les gens malins donnent à la paresse pour la justifier aux yeux des sourcilleux qui veillent à ce que « chacun trouve sa place dans la vie active ».

Mes lectures

Abbé DINOUART, L’art de se taire

          Comme son nom l’indique, ce petit traité nous enseigne l’art de nous taire. Comment garder la maîtrise de soi en société, mais aussi et surtout comment avoir la bonne contenance et user de l’art de dissimuler afin de garder sa réputation intacte quelques soient les circonstances. 

          Le titre m’avait de suite attirée. Malheureusement, j’ai bien vite déchanté. Si j’avais jeté un oeil au nom de l’auteur, ça m’eût sans doute mis la puce à l’oreille… Ici l’art de se taire est avant tout l’art de rester en accord avec la religion catholique dans un monde où les médisances sont de mise (on est en 1771). Si on retrouve la plume alerte qui rend les écrits du XVIII° s. si piquants, le contenu à quant à lui pris un sacré coup de vieux.

Les anciens sages ont dit que : « Pour apprendre à parler, il faut s’adresser aux hommes ; mais qu’il n’appartient qu’aux dieux d’enseigner parfaitement comment on doit se taire. »

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Il n’y a pas plus de mérite à expliquer ce que l’on sait qu’à bien se taire sur ce qu’on ignore.

Mes lectures

Patrick SUSKIND, Sur l’amour et la mort

           Un très court essai sur l’amour. J’avais beaucoup aimé Le Parfum et j’étais très curieuse de savoir ce que cet auteur avait écrit d’autre. Je m’attendais donc à du très haut niveau. Cruelle déception. Si c’est bien et écrit et pas totalement inintéressant, l’auteur semble aligner lieux communs et lapalissades. Qu’en dire de plus ? Je ne suis pas allée au bout de ce livre sans grand intérêt.

Ce que saint Augustin dit du temps vaut tout aussi bien pour l’amour. moins nous y réfléchissons, plus il nous paraît se comprendre tout seul ; mais si nous commençons à nous creuser la tête à son propos, nous n’en sortons plus.

Mes lectures

Robert PUJADE, Hervé Guibert, Une leçon de photographie

          Histoire de changer un peu, encore un peu de Guibert. Cette fois, je m’intéresse à son oeuvre photographique à l’occasion de l’exposition qui lui est consacrée à la maison de la photographie. Cet ouvrage, publié en 2008, est excellent complément à la visite. Robert Pujade nous décrypte ici l’oeuvre photographique d’Hervé Guibert. Pourquoi expose-t-on ses photos aujourd’hui alors que lui-même se considérait comme un semble amateur ? En quoi son travail photographique est-il intéressant ? Comment s’inscrit-il dans le travail autofictionnel d’Hervé Guibert ?

         Ce livre simple, concis, bien écrit et précis nous éclaire sur bien des points, reliant les photographies d’Hervé Guibert à son projet littéraire. Après la lecture, tout semble d’un coup s’éclairer. Un livre accessible et très intéressant.