Mes lectures

Hervé GUIBERT, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie

          Hervé Guibert se sait atteint du sida quand il écrit ce livre. Il nous y conte sa maladie, son quotidien de malade : la douleur, le désespoir, l’ignorance dans laquelle on se trouve à l’époque. Mais n’oublions pas que c’est un romancier qui nous parle. Tout n’est pas à prendre pour argent comptant dans cet ouvrage, l’auteur se joue des codes de l’autobiographie et travestit les faits à sa guise. Entre témoignage et fiction, un très bel exemple d’autofiction. Et bien qu’on en connaisse l’issue, un suspens nous tient en haleine jusqu’à la dernière page.

Hervé Guibert par son ami Hans Georg Berger

          À l’occasion de sa relecture dans le cadre de mon mémoire, j’en profite pour vous présenter l’ouvrage qui est coeur de mon travail depuis maintenant plusieurs mois. Difficile donc d’être objective. Ce livre m’avait beaucoup étonnée à la première lecture. Je l’avais trouvé émouvant et incroyablement intense, même si le style un peu sec à mon goût, ne m’avait que moyennement emballée. Une lecture toutefois très marquante. La maladie est traitée dans ce livre de façon incroyable. L’auteur la traite avant tout comme un sujet d’écriture passionnant, semblant par moment la regarder d’un oeil extérieur. Une force donnée par le besoin d’écrire que j’ai trouvée terriblement belle.

          Cet ouvrage m’a semblé illustrer parfaitement ce passage des lettres à un jeune poète de Riner Maria Rilke :

Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d’écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre cour; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s’il vous était interdit d’écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il écrire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d’une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s’il vous était donné d’aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et simple « il le faut », alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu’en son heure la plus indifférente et la plus infime, doit être le signe et le témoignage de cette impulsion.

          Hervé Guibert répond parfaitement à cette question et a bâti toute sa vie sur son oeuvre à venir, mêlant inextricablement l’une et l’autre. Écrivant jusqu’à la mort. Un travail monumental et d’une rare unité, où chaque détail vient nourrir ce projet fou de faire de sa vie son oeuvre, et de son oeuvre sa vie. Jusque dans la maladie, c’est avant tout à un écrivain sûr de son talent que nous avons affaire. C’est à la relecture du texte qu’on voit apparaître une structure complexe et une écriture ciselée, véritables travaux d’orfèvres. Un livre qui s’il peut émouvoir à la première lecture, est bien plus profond et habile qu’il n’y paraît et ne dévoile ses indéniables qualités littéraires qu’au lecteur attentif. Un livre qui a fait scandale, notamment parce qu’Hervé Guibert y dévoile que son ami Michel Foucault est mort atteint du sida, ainsi bien sûr que par son sujet même et l’absence de fausse pudeur avec laquelle il le traite. Un livre qui a ému et choqué, déclanchant une vive polémique, faisant oublier un peu vite les qualités littéraires de l’ouvrage et le talent de son auteur. Un très beau texte et un auteur fascinant qui mériterait d’être enfin reconnu comme une des figures majeures de la littérature du XX° siècle.

J’ai eu le sida pendant trois mois. Plus exactement, j’ai cru pendant trois mois que j’étais condamné par cette maladie mortelle qu’on appelle le sida. Or je ne me faisais pas d’idées, j’étais réellement atteint, le test qui s’était avéré positif en témoignait, ainsi que des analyses qui avaient démontré que mon sang amorçait un processus de faillite. Mais, au bout de trois mois, un hasard extraordinaire me fit croire, et me donne quasiment l’assurance que je pourrais échapper à cette maladie que tout le monde donnait encore pour incurable. De même que je n’avais avoué à personne, sauf aux amis qui se comptent sur les doigts d’une main, que j’étais condamné, je n’avouai à personne, sauf à ces quelques amis, que j’allais m’en tirer, que je serais, par ce hasard extraordinaire, un des premiers survivants au monde de cette maladie inexorable.

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Jules, à un moment où il ne croyait pas que nous étions infectés, m’avait dit que le sida est une maladie merveilleuse. Et c’est vrai que je découvrais quelque chose de suave et d’ébloui dans son atrocité, c’était certes une maladie inexorable, mais elle n’était pas foudroyante, c’était une maladie à paliers, un très long escalier qui menait assurément à la mort mais dont chaque marche est un apprentissage sans pareil, c’était une maladie qui donnait le temps de mourir, et qui donnait à la mort le temps de vivre, le temps de découvrir le temps et de découvrir enfin la vie, c’était en quelque sorte une géniale invention moderne que nous avaient transmis ces singes verts d’Afrique. Et le malheur, une fois qu’on était plongé dedans, était beaucoup plus vivable que son pressentiment, beaucoup moins cruel en définitive que ce qu’on aurait cru. Si la vie n’était que le pressentiment de la mort, en nous torturant sans relâche quant à l’incertitude de son échéance, le sida, en fixant un terme certifié à notre vie, six ans de séropositivité, plus deux ans dans le meilleur des cas avec l’AZT ou quelques mois sans, faisait de nous des hommes pleinement conscients de leur vie, nous délivrait de notre ignorance.

Et voici le lien vers la vidéo du passage d’Hervé Guibert dans Apostrophes à l’occasion de la sortie du roman.

http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/I07290571/herve-guibert-a-l-ami-qui-ne-m-a-pas-sauve-la-vie.fr.html

Mes lectures

Larry McMURTRY, Lonesome Dove, vol. 2

          On retrouve dans ce 2° tome Augustus et son ami Call sur la route du Montana. Le troupeau est en route mais le chemin est long et semé d’embûches : 5000 km à cheval, ce n’est pas rien ! Pas facile d’être les premiers colons dans ces terres inconnues. Les indiens rodent, le moral des troupes n’est pas au beau fixe, tous n’arriveront pas à destination.


          J’ai lu ce livre qui est, paraît-il, un classique de la littérature américaine, en partenariat avec Babelio et les éditions Gallmeister, que je remercie vivement et auprès desquelles je m’excuse pour le retard dans la parution de cet article. Longue est la lecture de cette aventure, mais quelle lecture ! J’avais aimé le premier tome, son ambiance western, ses personnages hauts en couleurs, cependant, je l’avais trouvé un peu lent à démarrer. De plus, les innombrables fautes d’orthographe et de typographie avaient gêné ma lecture (moi qui suis pourtant une inconditionnelle de cette maison d’édition, j’avais été terriblement déçue par un tel travail de cochon). Je réservais donc mon avis pour le second tome. Fort heureusement, pour ce qui est de ce problème de correction, c’était visiblement un problème technique sur le premier tome, le second est impeccable (oufff). À présent, que ceux qui ne veulent pas connaître la fin du premier tome ne lisent pas le paragraphe qui suit.

          On avait laissé nos cow-boys en route. Lorena avait été enlevée par des indiens et Gus était parti à sa rescousse. Une interruption en pleine action donc. Nous reprenons là où nous nous étions arrêté. Bien que les chapitres sur le jeune July entre autres viennent quelque peu retarder la délivrance de notre charmante prostituée. On continue sur le même rythme soutenu qu’à la fin du premier tome. Les péripétie s’enchaînent à une vitesse époustouflante. Nos pauvres hommes n’ont pas le temps de souffler entre deux déconvenues.

          Les personnages sont toujours aussi attachants. C’est drôle, c’est enlevé, c’est prenant. On se délecte de leurs aventures. Et on en apprend on peu au passage sur la situation des États-Unis en 1850 (tant qu’à faire hein…). On évite la caricature. Les indiens ne sont ni gentils ni méchants, surtout apeurés, et les blancs eux, sont plus crétins que vraiment mauvais. La nature humaine est décrite avec plus de finesse que ne le laisse penser le style léger. Plus on avance dans le texte et plus on se laisse prendre dans cet incroyable élan en avant. On partirait bien nous aussi galoper dans les grandes plaines et leurs incroyables paysages. Page après page, l’auteur arrive à nous surprendre, ne tombant jamais dans la facilité. Quand on ferme le livre, on voudrait suivre encore ses personnages. 1200 pages qui passent trop vite. Un livre beaucoup trop court qui nous laisse comme un goût de liberté. Un prix Pulitzer amplement mérité.

          Notons au passage que le livre a été adapté à la télévision dans une mini-série-télé avec le grand Tommy Lee Jones dans le rôle de Call. 

Vivre de façon raisonnable – expérience qu’il avait tentée à une ou deux reprises dans sa vie – s’était avéré ennuyeux, le plus souvent après quelques jours seulement. Une vie sensée ne lui avait jamais rien apporté qui vaille, à part des beuveries et des parties de cartes où il jouait jusqu’à sa dernière chemise. La folie était parfois plus stimulante.

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Roscoe s’inquiétait de constater qu’il n’y avait plus d’arbres dans le paysage. Il avait passé sa vie au milieu des arbres et n’avait jamais beaucoup réfléchi au bien être qu’ils procuraient. Voir des arbres était si banal qu’on pouvait s’étonner de découvrir en voyageant dans ces plaines qu’il existait sur terre un endroit où l’on n’en trouvait aucun. Il leur arrivait bien de temps à autre d’apercevoir un bosquet au bord d’une rivière, mais c’était rare, et les arbres s’apparentaient plus à des broussailles. On ne pouvait pas s’y appuyer, or s’était justement cela que Roscoe aimait. Il parvenait même à dormir adossé à un arbre.

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Évidemment, ces terres appartiennent aux Indiens depuis toujours. Pour eux, elles sont précieuses parce qu’elles sont leur passé. Nous, elles nous attirent parce qu’elles sont notre avenir.

Mes lectures

Kararina MAZETTI, Le caveau de famille

          La suite du Mec de la tombe d’à côté. Elle c’est Désirée, elle est bibliothécaire et vit dans un appartement tout blanc en ville ; lui, c’est Benny, agriculteur, il vit dans une ferme aux papiers peints à fleurs et aux rideaux en dentelle. On les a laissés dans le précédent volume en bien mauvaise posture : pas facile de s’aimer quand on est si différents. Vont-ils finalement réussir à se retrouver ?

Attention, que ceux qui ne veulent pas connaître la suite de l’histoire arrêtent là leur lecture !

           J’avais aimé la fraîcheur du premier volume de cette histoire. Certes l’écriture n’était pas exceptionnelle, les personnages un brin caricaturaux, l’histoire assez convenue mais pourtant, on ne sait par quel miracle, l’ensemble fonctionnait plutôt bien. C’était énergique, c’était attachant, on s’y laissait prendre. J’avais particulièrement aimé la fin ouverte qui me faisait craindre la suite (eh oui, il faut savoir s’arrêter parfois).

           Mes craintes étaient fondées. Si ce livre n’est pas totalement nul, il est d’un intérêt très limité. On ne retrouve pas le dynamisme du premier ni son humour. Un critique littéraire suédois a dit « Le quotidien tue l’amour, la vie de famille l’enterre. » Très bon résumé. L’auteur en rajoute des tonnes. La petite Désirée, si indépendante, devient une espèce de vache à lait pendant que le gentil Benny retrouve ses instincts de mâle dominant. On sombre dans le cliché. Si ça se lit toujours bien, les évènement s’enchaînent au détriment de la crédibilité de l’histoire et de la profondeur psychologique des personnages (qui rejoint à peu près celle d’une huître). On s’ennuie un peu et la tournure que prend les choses laisse franchement perplexe. A éviter, mieux vaut rester sur la bonne impression laissée par le premier.

Mon père disait toujours que personne ne peut rester amoureux plus de trois mois, après il devient fou. Maman le regardait un peu de travers quand il parlait comme ça et alors il se dépêchait d’ajouter : « Et ensuite, eh bien ensuite on s’aime pour de vrai, si on a de la chance ! »

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Combien sont-elles, les femmes qui rêvent de vivre à la campagne parmi les vaches et les fleurs, avec un gentil mari et un petit bébé tout mignon, pensais-je parfois. J’avais une vie de rêve ! Seulement ce n’était pas mon rêve, c’était celui de quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui ne savait pas grand chose à la vie de la ferme.

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Il ne comprenait pas. Il ne voyait pas combien je travaillais dur, car « le boulot des femmes » au foyer devient visible uniquement quand il n’est pas fait.

Mes lectures

Mathias MALZIEU, Métamorphose en bord de Ciel

          Tom Cloudman est cascadeur, le plus mauvais cascadeur de tous les temps. Il rêve de voler et s’élance dans les airs à la moindre occasion, mais gare à la chute ! L’atterrissage est chaque fois plus difficile et un jour, alors qu’il est au sommet de sa gloire, il ne peut se relever seul. Un long séjour à l’hôpital commence qui va changer sa vie et peut-être voir se réaliser son rêve de côtoyer les oiseaux.

          J’avais bien aimé les deux premiers romans de Mathias Malzieu, son univers si particulier, un peu morbide mais chargé de poésie. Une écriture qui manque sans doute de maturité mais semble prometteuse. J’espérais donc que ce nouvel ouvrage du chanteur de Dionysos le verrait passer un cap vers une écriture plus maîtrisée, tout en gardant le charme et la fraîcheur de son style.

          J’ai malheureusement été déçue. Si jusque-là j’avais toujours été emportée par ses histoires, si j’étais toujours rentrée sans peine dans son univers, cette fois la magie n’a pas opéré. Je n’ai pas du tout accroché avec ce personnage. L’univers m’a paru plus enfantin que dans les romans précédents, mois tortueux. Ces zones d’ombre m’ont manqué. Les images évoquées m’ont plus agacée qu’émue et le style, pourtant assez vif, m’a vite lassée. Un livre que je n’ai pas réussi à finir, question de disposition aussi sans doute. Espérons que le prochain sera plus convaincant. Cela dit, mon amour pour Mathias Malzieu, reste encore intact…

Si à l’âge de cet enfant j’avais appris que je devais vivre dans un hôpital, je serais mort sur le coup. Électrocuté d’ennui dès la première nuit. J’ai eu le temps des printemps fougueux et des coups de soleil. On m’a laissé cultiver un peu mes rêves à l’air libre. Victor doit faire pousser les siens à la lumière des néons.

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Au menu, piqûres et petit-déjeuner : émincé de pain sec à s’en péter les dents servi avec son coulis de pilules amères.

Jeunesse·Mes lectures

Christine FÉRET-FLEURY, La tour du silence

          Au milieu du XVIII° siècle, Madeleine, une jeune fille de quinze ans, est emprisonnée dans une tour sombre pour pratiquer un culte qui n’est pas celui du roi. En effet, elle et ses codétenues sont protestantes. Il va falloir qu’elle choisisse  entre sa religion et la liberté.

          J’avais lu un excellent livre jeunesse sur le sujet (dont j’ai bien sûr totalement oublié le nom) il y a quelques temps. J’avais donc des attentes assez importantes en ouvrant ce livre. Dans l’ensemble, je n’ai pas été déçue. C’est bien écrit, l’histoire est plutôt intéressante, le personnage est attachant. Un livre assez réussi donc. On est dans un roman épistolaire. On ne connaît l’histoire que par les lettres écrites par Madeleine à sa soeur de lait. L’Histoire (avec un grand H) se mêle habilement au questionnement intérieur de la jeune fille.

          Le personnage ne tombe pas dans la caricature. Ses doutes, ses peurs, rendent la lecture intéressante. Le style est soutenu, ce qui est appréciable, bien qu’on puisse se demander si ça colle vraiment avec le langage d’une jeune fille certes instruite mais de milieu très modeste… Passons sur ce détail qui après tout ne dérange nullement la lecture. Un petit livre agréable et intelligent.

 

Sarah, je sais que tu me pardonneras mon silence : il ne m’a pas fallu moins de trois semaines pour sortir de la prostration où j’étais tombée depuis mon incarcération, rassembler mon courage et t’écrire à nouveau.

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Chaque fois que l’une d’entre nous reçoit une lettre, nous la lisons à haute voix, pour que chacune ait sa part de nouvelles du pays. Celles-ci sont meilleures qu’elles ne l’ont été de longtemps. Il semble que la surveillance étroite où l’on tenait les protestants se soit un peu relâchée. Des assemblées ont eu lieu en plein jour, ce qui était inconcevable il y a seulement un an. Est-ce le cas chez nous ?