Mes lectures

Si c’est un homme – Primo Levi

          Dans ce livre autobiographique, Primo Levi raconte sa déportation à Auschwitz alors qu’il avait 24 ans. Le récit de sa lutte pour la survie au Lager, jour après jour, dans des conditions inhumaines et sans espoir d’en réchapper. Il s’en sortira pourtant et se fera un devoir de témoigner de ce qu’il a vécu.

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          Je reportais depuis longtemps la lecture de ce texte. J’ai pourtant lu un certain nombre de livres sur les camps, mais je ne sais pourquoi celui-ci me paraissait encore plus sombre – à cause de sa couverture peu engageante ? parce que la rencontre du témoignage avec la littérature me fait toujours un peu peur ? Toujours est-il que j’ai enfin fini par me lancer. Et ce fut une véritable surprise. J’ai lu des textes horribles sur les camps, la déshumanisation qui y avait lieu, les privations constantes, les humiliations… Si tout cela se retrouve bien sûr d’une certaine manière chez Primo Levi, c’est de manière bien moins frontale. Certes, il nous raconte tout, il a vécu le même enfer que les autres, et pourtant, il y a dans son témoignage une incroyable humanité.

          En effet, j’ai été surprise par l’attention que porte l’auteur tout au long de son récit aux traces d’humanité qui perdurent malgré tout dans le camp : un regard, un sourire, une phrase prononcée dans sa langue natale ; tout ce qui peut rappeler de près ou de loin qu’il y a eu une vie, avant, comme autant de parenthèses dans le malheur qui l’entoure. Pourtant, Primo Levi ne fait pas partie de ceux qui pensent que tout cela aura une fin, il ne croit à la possibilité de sortir vivant de ce camp ; il s’efforce juste de survivre le plus longtemps possible, plus par habitude que par espoir. Et malgré tout, en s’accrochant à tous ces détails que les autres pour la plupart ne voient plus, il parvient à demeurer terriblement humain et à puiser de la force pour continuer à résister à l’anéantissement qui le guette. Un texte magnifique et bouleversant.

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Nous découvrons tous tôt ou tard dans la vie que le bonheur absolu n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrêtent à cette considération inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu.

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Quand on attend, le temps avance tout seul sans qu’on soit obligé d’intervenir pour le pousser en avant, tandis que quand on travaille, chaque minute nous parcourt douloureusement et demande à être laborieusement expulsée.

Mes lectures

La caverne des idées – José Carlos Somoza

          Lorsqu’un jeune éphèbe de l’Académie de Platon meurt dans d’étrange circonstances son mentor engage le meilleur déchiffreur d’énigmes de la ville pour résoudre ce mystère. Malgré leurs différents philosophiques, les deux hommes vont mener l’enquête ensemble. D’autres morts vont croiser leur route et la vérité s’avérera aussi inattendue qu’effrayante.

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         La structure de ce livre est assez complexe (pas très surprenant de la part de Somoza, me rétorqueront ceux qui le connaissent déjà). Il y a d’une part l’histoire principale – une enquête dans la Grèce Antique sur fond de réflexion philosophique – et d’autre part une histoire parallèle qui apparaît dans les notes – celle du (faux) traducteur du texte grec. J’ai eu un peu de mal avec ce procédé, surtout au début. Les notes, très longues coupent l’histoire et j’ai trouvé les commentaires de ce traducteur imaginaire bien moins intéressants que le l’enquête en elle-même. J’ai d’ailleurs sauté certaines de ces digressions et avec la peur de rater quelque chose d’essentiel à la compréhension du texte. Finalement, peu à peu, cette histoire secondaire gagne en intérêt et elle fait à la fin tout le génie de ce livre, quand son rôle est enfin dévoilé.

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          L’écriture est fluide et agréable. On se retrouve plongés dans la cité de Platon et les réflexions sur ses théories sont passionnantes, même pour qui n’est pas, comme moi, féru de philosophie. L’histoire est très prenante, sur une trame policière palpitante, et n’est pas avare en suspens et rebondissements inattendus. Quant à la fin, dont je ne vous dévoilerai rien, elle m’a tout simplement bluffée : aussi surprenante que sophistiquée, elle est tout bonnement époustouflante. Comparé aux autres livres que j’ai lus de cet auteur, je dirais que celui-ci est le plus accessible. En effet, l’histoire se passe dans un univers qui nous est familier et on plonge très vite dedans (voir les articles sur Clara et la pénombre et L’appât, tous deux bien plus complexes). Un roman à la fois efficace et raffiné qui se lit avec plaisir. Somoza est décidément un maître !

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Je préfère une petite assemblée où je peux crier qu’un vaste empire où je devrais me taire.

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Le Traducteur. L’homme qui prétend déchiffrer le mystère d’un texte écrit dans une autre langue sans voir que les mots ne conduisent qu’à de nouveaux mots, et les pensées à de nouvelles pensées, mais que la Vérité reste hors d’atteinte.

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L’erreur est une forme de sagesse. Les décisions erronées sont des maîtres sérieux qui montrent celles que nous n’avons pas encore prises. Avertir sur ce qu’on ne doit pas faire est plus important que conseiller parcimonieusement sur ce qui est correct : qui peut mieux apprendre ce qu’il ne faut pas faire sinon celui qui, l’ayant fait, a déjà dégusté les fruits amers des conséquences ?

Mes lectures

Les fidélités successives – Nicolas d’Estienne d’Orves

Attention, coup de coeur de cette fin d’année !

 

          Guillaume Berkeley a grandit à Malderney, petite île anglo-normande au régime féodal où il passe une enfance coupée de monde et de ses réalités. Avec son frère, Victor, ils rêvent de Paris, que leur décrit amoureusement leur ami Simon Bloch, qui vient leur rendre visite chaque été. Mais l’arrivée de la jeune Pauline dans leur vie va déranger cette belle harmonie et Guillaume va quitter son havre de paix pour rejoindre la Ville Lumière à l’aube de la guerre. Dans le Paris occupé, il sera tour à tour collabo et résistant, avec pourtant une rare fidélité à ses valeurs. Un parcours sinueux qui lui vaudra une condamnation à mort. 

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          Le « héros » de Nicolas d’Estienne d’Orves est d’une rare humanité. On a beaucoup écrit sur la Seconde Guerre Mondiale : on a loué la résistance et condamné la collaboration, on a décrit parfois, jugé souvent, mais jamais on n’a dépeint de la sorte la difficulté de se positionner dans un monde où tous les repères vacillent. Ici, personne n’est épargné et les résistants ne sont pas toujours plus tendres que les collabos. Le personnage n’est pas dénué de principes, de valeurs, et à sa manière se tient à un code d’honneur qui lui est propre, et sera largement incompris. Il suit une ligne sinueuse, guidé par une logique propre et qui peut sembler étrange, voire absurde. La collaboration, il y est venu presque par hasard, non pas par conviction mais par facilité, par lâcheté aussi, au fil des rencontres. Et puis la résistance, par amour pour une femme qui lui a demandé d’agir et de sortir de son apathie. Un parcours décousu, fait d’incertitudes, de doutes, d’envies et de peurs contradictoires. Des « fidélités successives », un titre qui décrit bien ces tâtonnements.

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          Nicolas d’Estienne d’Orves décrit la nature humaine avec brio. Si le personnage agace parfois, s’il nous prend l’envie de le secouer, on le comprend pourtant ; chacun de nous aurait pu être à sa place, qu’aurions-nous fait alors ? L’écriture est fluide et on se retrouve happés par cette histoire pleine de rebondissements, où le drame familial, l’amour déçu et l’Histoire avec un grand « H » s’entremêlent. On dévore littéralement ce livre tout à la fois bien documenté, bien écrite et d’une incroyable profondeur psychologique. Ce livre pourrait presque servir de définition au romanesque tant il déborde de vie et excite l’imagination. On est plongé dans un Paris en pleine guerre, avec ses couleurs, ses odeurs, ses sensations. On doute en même temps que le personnage, on attend avec impatience un dénouement qu’on redoute. Je ne sais pas vraiment à quoi je m’attendais en ouvrant ce livre, mais certainement pas à ça ! Il y a fort longtemps que je n’avais pas pris pareil plaisir à la lecture, n’arrivant qu’à grand peine à lâcher l’ouvrage le temps de me sustenter ou dormir un peu. Un livre passionnant qui se lit d’une traite avec avidité et dont l’impression nous marque bien après qu’on l’ait refermé. A la fois intelligent, cultivé et franchement délectable, s’il fallait le décrire en un mot : brillant.

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Jusqu’à présent les diatribes antisémites ne me dérageaient pas outre mesure. Elles faisaient « partie du paysage », comme on dit. Partie des meubles, de l’air du temps. Mais n’était-ce pas là l’attitude la plus dangereuse ? Une tolérance doucereuse et attentiste. Un état d’esprit et de fait, intégré à une morale consensuelle, flottante, impalpable. Tout cela devenait atrocement normal. 

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– Et le plus triste, c’est qu’en réaction toute l’Europe va finir par finir par s’américaniser.

– Vous n’aimez pas beaucoup votre pays…

– C’est l’un des plus beaux du monde… vu du ciel. Pour le reste, les esprits y sont aussi creux que les espaces infinis…

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Un gamin qui pleure, c’est horripilant. Un homme qui pleure, c’est tragique.

Et pour découvrir le blog de l’auteur, c’est par ici.

Cuisine·Mes lectures

La littérature gourmande, de François Rabelais à Marcel Proust

          Du Moyen Age à nos jours, romancier, poètes et dramaturges ont célébré la bonne chère. Cet ouvrage propose 150 extraits des plus belles pages consacrées à l’art culinaire. La Fontaine, Musset, Dumas… les plus grand noms sont représentés dans cet éloge de la gourmandise. Des pages de la littérature française qui vous feront saliver d’envie !

         Cette nouvelles collection initiée chez Eyrolles intitulée « Les plus belles pages » propose un concept intéressant de recueil de grands textes de la littérature française, connus ou moins connus, rassemblés autour d’un thème. Les deux premiers à paraître sont La littérature érotique et La littérature gourmande (que voici). Bien sûr, je me suis jetée sur ce dernier dès que j’en ai entendu parler ! Alors, qu’en est-il à la lecture ? Tout d’abord, j’ai été surprise par la sobriété de la couverture. Si elle est épurée et plutôt agréable à regarder, elle ne m’a pas franchement évoqué la gourmandise (bien que j’adore les cerises). Je crois que j’imaginais quelque chose d’à la fois plus classique et moins sobre. Je pense qu’en magasin, je ne serais pas allée vers ce livre, faute de faire un lien couverture/contenu. Ah, toujours le fameux horizon d’attente de Jauss ! Quant à la maquette intérieure, elle reste trop « scolaire ». Que ce soit la typographie, la mise en page, le choix du papier, tout m’a rappelé un aride livre de théorie littéraire écrit par quelque obscur professeur. Eyrolles n’a pas su sortir de sa spécialisation très technique pour nous offrir un produit à l’enrobage plus appétissant et grand public, c’est bien dommage !

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          En effet, le contenu est quant à lui fort intéressant. Je commence par le petit détail qui me fait tiquer histoire d’en être débarrassée : le livre est sous-titré « De François Rabelais à Marcel Proust » mais commence au Moyen Age pour finir dans les années 60… Il aurait plutôt dû s’intituler « De Marco Polo à Marguerite Duras ». Je chipote me direz-vous… Oui peut-être, je suis un peu tatillonne question lexique mais bon hein, si les mots ont un sens ce n’est pas pour rien ! « De… à… » qu’on le veuille ou non ça marque un début et une fin c’est donc plutôt mieux si on peut en respecter au moins approximativement le sens… Ceci dit, le recueil de texte est vaste et offre un panel varié de la littérature gourmande, tant dans les styles que dans les époques. La partie contemporaine aurait mérité d’être un peu plus étoffée, en revanche, j’ai beaucoup apprécié de découvrir certains auteurs médiévaux. Pour chaque période, une introduction sur la place de la gastronomie nous replace dans le contexte ; quant aux textes, ils s’ouvrent par une petite présentation originale de leur auteur. Ces parties explicatives sont à la fois concises et intéressantes. Les extraits, connus ou moins connus, sont très bien choisis et quelques recettes viennent même s’y glisser. On regrette vraiment cette présentation un peu austère qui ne met pas assez en valeur un contenu pourtant palpitant. Un livre à la fois enrichissant et distrayant qui nous met l’eau à la bouche !

Mes lectures

L’école des saveurs – Erica Bauermeister

          La mère de Lilian est plongée dans ses livres depuis que le père de la petite fille les a quittées. L’enfant apprend très tôt à remplacer sa mère pour s’occuper de la maison. C’est ainsi qu’elle va découvrir la cuisine. Une idée va alors lui venir : et si elle pouvait guérir sa mère en lui mitonnant de bons petits plats ? Des années plus tard, elle on la suit avec ses élèves dans les cours de cuisine qu’elle dispense dans son restaurant. 

          J’avais beaucoup entendu parler de ce livre : des gens autours de moi qui avaient apprécié, des émissions « littéraires » qui le décrivaient comme un miracle de sensibilité ; devant tant d’enthousiasme, j’ai laissé mon scepticisme de côté et je me suis lancée à mon tour. Je vous épargne le suspens quant à mon verdict, dès les premières lignes j’ai failli être étouffée par tant de mièvrerie. Ca dégouline de bons sentiments. La vision de la femme m’a également exaspérée : mère, cuisinière, ménagère… Le féminisme a l’air d’avoir épargné l’auteur (une femme, précisons-le). Mais la cuisine aussi y est décrite de manière très naïve. Tout est beau, sens bon, est réussi du premier coup et ces recettes magiques peuvent guérir tous les maux. Bref, la sous-littérature américaine dans toute sa splendeur.

          L’histoire de la petite fille qui veut guérir sa maman est mignonne mais manque de profondeur. On la survole pour ne garder que des moments d’une naïveté qui frôle la bêtise, ce qui gâche un peu l’histoire tout de même. Puis nous sommes directement catapultés 20 ans plus tard dans un cours de cuisine. Là on découvre une galerie de personnages plus fades les uns que les autres, un ramassis de clichés sans âme. Quand à la cuisine, malgré mon amour pour les bons petits plats, tout m’a agacée. J’ai eu l’impression de lire une ode à la cuisine des années 50 dans une version édulcorée. Les recettes ne m’ont pas particulièrement fait rêvé, ça reste finalement assez simple et chaque image employée est vue et revue (la coloration du beurre, la lumière dans un verre de vin, l’odeur du chocolat…). Je m’attendais à saliver devant les descriptions mais elles m’ont plutôt écoeurée. Bref, un livre creux et niais qui manque cruellement tant de modernité que de profondeur.

Sa mère prit la tasse et la porta à sa bouche, souffla légèrement sur le dessus en soulevant des spirales de vapeur qui lui montèrent au narines. Elle but quelques gorgées timides, presque perplexe, et releva les yeux de son livre pour regarder au loin.

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Le nappage était une crème au beurre épaisse, somptueuse comme une robe de satin contre la texture ferme et fragile du biscuit. A chaque bouchée, on sentait d’abord fondre le biscuit, puis le glaçage, l’un après l’autre, comme des amants qui se laissent tomber sur un lit.