Mes lectures

L’amour est déclaré – Nicolas Rey

          On connaît Nicolas depuis des années maintenant : sale gosse de la littérature qui n’aime rien temps que le sexe, la drogue et l’alcool. Enfin, la drogue plus tellement depuis sa cure de désintoxication. Et puis voilà  qu’il rencontre Maud. Qui eut crû que le couple finirait par lui tomber dessus ? Cette fois c’est sûr : l’amour est déclaré.

          Je n’avais lu qu’un livre de Nicolas Rey, Courir à 30 ans. Moi je devais en avoir 15 et j’avais beaucoup aimé ce texte il me semble. Mais c’était il y a fort longtemps et depuis mes goûts ont bien changé. Et puis ce livre était sans doute le 1° du genre que je lisais, depuis j’ai découvert Beigbeder et consors. Car oui, je trouve qu’il y a du Beigbeder chez Nicolas Rey… le style en moins, mais nous y reviendrons. J’avais lu de bonnes critiques sur ce livre, le roman de la maturité paraît-il, et ça m’avait donné envie de le lire. Mais il y a tant de choses à lire en cette rentrée que je l’avais laissé de côté. E voilà que l’attachée de presse du Diable Vauvert me propose de le chroniquer. Je me suis bien sûr jetée sur l’occasion !

          Premier bon point pour ce livre, son titre : j’aime beaucoup, simple, élégant, non dénué d’humour. Tout est dit. Je serais d’ailleurs tentée de dire, avec une certaine cruauté peut-être, que le génie de ce texte est tout entier concentré dans son titre. En effet, si on commençait fort avec la couverture, le charme est retombé comme un soufflé raté dès la première phrase : « Salope, j’ai fait ». Je ne le redirai jamais assez, j’aime les écritures classiques et policées, par pitié, pas de langage ordurier en littérature. Oui, je suis vieux jeu, c’est comme ça. Mais mes oreilles souffrent assez à longueur de journée, j’aime lire une belle langue, pure et chaste (bon j’exagère un peu, mais il y a de ça). A la deuxième phrase on apprend qu’il parle à son éditrice et là je me sens presque personnellement insultée. Et les gens ne comprennent pas pourquoi je ne veux pas bosser en littérature, quand on voit comment les auteurs traitent leurs éditeurs dans les livres, imaginez ce que c’est en vrai ! Bref, ligne 2, Nicolas Rey m’a déjà perdue. Mais j’étais en pleine insomnie, il était 5h du mat, j’avais la flemme de me relever pour aller chercher un autre livre et puis par respect pour sa pauvre attachée de presse, j’ai continué contre vents et marrées.

          La bonne nouvelle c’est que malgré un style souvent douteux, ça se lit bien. Certes, on est au comble de la littérature égocentrique mais c’est affiché avec un tel aplomb qu’on s’en amuse. A défaut d’être écrit comme du Flaubert, ça avance vite. Pas le temps de s’ennuyer ; c’est déjà ça. Et puis, contre toute attente, il y a de vrais moments de grâce dans ce texte. Allez comprendre ! Derrière le fanfaronnage, on découvre une sensibilité à fleur de peau, une réelle émotion qui n’est pas tout à fait assumée et n’en est que plus touchante. On s’amuse des maladresses de l’auteur, de son énergie et de ses névroses. Finalement, si on n’ira certes pas jusqu’à dire que c’est un grand roman, il n’est pas dénué de charme. Un effort sur le style n’aurait pas été de trop et on a une impression insistante de déjà vu tant le créneau du quadra névrosé est encombré. Cependant, on lit ce roman avec un certain amusement et on en vient à être indulgent. Allez Nicolas, tu n’auras pas le Goncourt avec ton livre mais on espère qu’au moins il t’aura servi à reconquérir Maud ! 

Nicolas REY

L’amour est déclaré

Au Diable Vauvert

196 pages, 17€50

Je hais l’idée même de dormir avec quelqu’un. De lui envoyer un texto. De penser à la personne. Je ne supporte pas le promiscuité. Par pitié, promets-moi que nous n’irons jamais à deux au cinéma.

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C’est la raison pour laquelle les bars existent. Pour la digestion. Entre perdants, on trinque, on s’aime, on se comprend.

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Dans la vie, les choses se terminent toujours mal.

Dans un livre, pas forcément.

Mes lectures

Rue des Voleurs – Mathias Enard

          Lakhdar est un jeune Tangérois sans histoires. Musulman plus par tradition que par conviction, il prend parfois quelques libertés avec la religion. Il aime les vieux polars français grâce auxquels il a appris la langue et parle quelques mots d’espagnols. Il sort à peine de l’adolescence et rêve à sa cousine Meryem. Et puis il y a son ami Bassam avec qui il partage tout ou presque, sauf l’envie de quitter le pays. Lakhdar ne rêve d’Europe, quelques livres et une bière de temps en temps, voilà qui suffit à son bonheur. Mais alors qu’il ose enfin déclarer sa flamme à Meryem, leurs parents les surprennent. On le jette dehors et voilà le jeune homme à la rue, à l’aube du printemps arabe. 

          Pour commencer, j’ai eu un peu de mal avec le style employé dans ce livre. Les premières lignes sont assez crues et je dois admettre préférer un vocabulaire plus policé, dans une idée assez traditionaliste de la littérature. Toutefois cette mauvaise impression s’est quelque peu dissipée par la suite, soit que le style se fasse un peu moins brusque, soit que j’aie fini par m’habituer, ou peut-être un peu des deux. Ceci étant dit, je suis en revanche rentrée plutôt facilement dans l’histoire. Le personnage est assez attachant et j’ai trouvé la manière dont sont traités les évènements aussi intelligente qu’intéressante. Je craignais un peu le sujet mais il est extrêmement bien traité, n’abordant pas politique et religieux de manière frontale mais par l’oeil d’un personnage qui se désintéresse de ces questions. Une idée brillante qui permet de traiter les évènements de l’intérieur sans pour autant verser dans le procès facile.

          L’histoire est pleine de rebondissements et par là même très prenante. La galerie de personnages est assez complète et c’est avant tout leur humanité qui est mise en avant. On y croise quelques extrémistes qui semblent plus perdus et aveuglés par la peur et la haine que foncièrement mauvais. La plupart étaient des hommes comme les autres que la misère et l’inactivité ont amenés vers l’extrémisme religieux puis la violence. Les évènements survenus dans le monde arabe ne servent finalement que de toile de fond à ce roman, ils ne sont que rarement présentés de manière frontale, ce qui ne donne que plus de force aux quelques scènes de violence de ce texte. Une certaine tension monte au fil des pages, les situations dans lesquelles se trouvent les différents personnages semblant toujours plus inextricables. Certains reprocheront peut-être à ce texte des péripéties parfois un peu tirées par les cheveux mais pour ma part ça n’a pas gêné ma lecture, le tout étant suffisamment bien construit pour rester crédible. La fin, assez surprenante est pour le moins marquante. Un roman fort, qui donne un éclairage intéressant sur le Printemps arabe sans pour autant négliger l’aspect romanesque. Un texte complet et réussi ; l’un des grands livres de cette rentrée.

Les gens qu’on veut insulter partent toujours trop vite, ou c’est moi qui ne suis pas assez prompt à l’insulte et à la violence.

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C’était en avril, mois de la poussière et des mensonges.

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Parfois, nous sentons que la situation nous échappe, que les choses dérapent ; on prend peur et au lieu de regarder tranquillement, d’essayer de comprendre, on réagit comme le chien pris dans un barbelé, qui s’agite éperdument jusqu’à s’en déchirer la gorge.

Mes lectures

Pour seul cortège – Laurent Gaudé

          Le Grand Alexandre se meurt. Celui qui bataille après bataille s’est construit un empire, l’homme dont la volonté ne fléchit jamais et sème la terreur de par le monde, le meneur d’hommes craint et aimé, est à l’agonie. Mais celui dont la volonté n’a jamais flanché ne sait pas mourir, pas alors qu’il reste tant de contrées à découvrir, tant de terrer à conquérir. Mais alors que ses compagnons se déchirent déjà pour les miettes de l’empire, qui pourra l’accompagner dans ce dernier voyage ?

           On suit dans ce roman plusieurs personnages : Alexandre, Dryptéis et Ericléops. Ce dernier est le moins présent, pourtant il est le seul à parler à la première personne, ce qui lui confère une place particulière. Les pensées d’Alexandre et Dryptéis sont retranscrite à la troisième personne ; pourtant, le point de vue semble presque toujours interne (pour rappel, point de vue interne : on voit le monde par les yeux d’un personnage). Ce choix est assez surprenant et crée un étrange mélange de distance et de proximité qui rend le tout un peu vaporeux. L’écriture est très poétique. Les phrases sont souvent hachées, comme autant de bribes de pensées des personnages. Le passage constant de l’un à l’autre crée un rythme très particulier, un peu bancal, comme une course éperdue.

          Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il ne s’agit pas d’un roman histoire. La mort d’Alexandre n’est finalement qu’un prétexte à l’écriture. Le contexte historique est évoqué dans ses grandes lignes au détour d’une phrase ou l’autre mais l’auteur ne s’arrête pas dessus. Ce sont les contradictions des hommes qui sont au coeur du récit, leur grandeur et leurs faiblesses. Très onirique, ce texte m’a parfois déroutée. J’eusse aimé quelque chose de plus terre à terre. Je ne goûte guère les incursions dans le domaine des esprits. Fort heureusement, l’incroyable beauté de l’écriture vient un peu compenser cet aspect mystique. Toutefois si ce roman possède un charme indéniable, il s’avère tout de même assez difficile. Un texte fort et poétique qui frappe par son écriture magistrale. Sans aucun doute, un des grands romans de la rentrée.

Sa respiration devient plus difficile mais il n’a pas peur. Il s’accroche à la phrase de Perdiccas comme il lui est arrivé si souvent de s’appuyer sur ses camarades dans la mêlée des combats., il s’accroche à cette phrase qui tourne en son esprit et lui donne de la force :  » Il tiendra ».

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Il est une chose qui reste solide, aussi solide que la puissance des montagnes, c’est le chant des femmes endeuillées.

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Elle sait qu’elle va devoir lutter contre ses bras qui voudront étreindre son enfant, contre sa propre bouche qui voudra l’embrasser, contre sa langue qui voudra tout dire. Il faudra se dominer et elle ne sait pas si elle sera suffisamment forte pour cela. Le regarder, et partir : quelle mère pourrait faire cela ?

Actualité

Le Renaudot, 1° sélection

           La saison des prix continue. C’est maintenant la 1° sélection du prix Renaudot que je vous propose (avec un peu de retard tout de même). Encore une fois Patrick Deville est de la partie. Parmi les surprises, on compte en revanche la présence improbable de Florian Zeller. Une sélection qui me laisse un peu perplexe. Résultat en novembre.

Vassilis Alexakis L’enfant grec (Stock)

Christophe Donner A quoi jouent les hommes (Grasset)

Florian Zeller La Jouissance (Gallimard)

Henri Lopes Une enfant de Poto-Poto (Gallimard)

Patrick Deville Peste et choléra (Seuil)

Anne Berest Les Patriarches (Grasset)

Mohamed Boudjedra Le parti des coïncidences (Alma)

Abdellah Taïa Infidèles (Seuil)

Agnès Desarthe Une partie de chasse (L’Olivier)

Lionel Duroy L’hiver des hommes (Julliard)

Jean-Loup Trassard L’homme des haies (Gallimard)

Christian Authier Une certaine fatigue (Stock)

Aurélien Bellanger La Théorie de l’information (Gallimard)

Mes lectures

L’amour sans le faire – Serge Joncour

          Franck vit à Paris, originaire du Lot, il n’a pas rendu visite à ses parents depuis 10 ans. A la mort de son frère, Alexandre, leurs rapports déjà difficiles ont fini de s’étioller. Louise, quant à elle, est la veuve de ce frère trop tôt disparu. Ils ne se connaissent pas vraiment, se sont à peine aperçus à l’enterrement des années plus tôt, mais ils vont par hasard se rencontrer à la ferme. Ces quelques jours passés ensemble va être comme une parenthèse qui permettra à chacun de redéfinir ses envies profondes.

          Dès le premières lignes, ce roman surprendra les habitués de l’écriture de Serge Joncour. Point de trace ici de son cynisme coutumier. L’écriture est plus âpre, moins facile, elle semble plus travaillée, profonde. Cette légèreté perdue perturbe au début. On est habitués à dévorer les romans incisifs de l’auteur et voilà qu’il nous demande un effort, de nous poser, de réfléchir, de nous faire à un nouveau rythme. Les 50 premières pages sont là pour nous acclimater, poser le décor, présenter les personnages. On ne voit pas bien où on va, on se demande encore où est passé l’humour acéré qu’on attendait, on comprend que ce n’est pas ici qu’on le trouvera.

          Et puis l’histoire prend de l’ampleur. C’est l’arrivée à la ferme, la rencontre de Franck et Louise, le retour aux sources. Franck retrouve malgré lui les souvenirs de cette enfance qu’il a essayé de tenir à distance. Les souvenirs reviennent : la chasse au sanglier, le travail de la terre, les jeux dans la rivière avec son frère. Une vie rude et simple, où si le quotidien n’est pas toujours facile, chacun sait où est sa place. Le ton est juste est l’analyse subtile. Ce que nous raconte l’auteur, chaque citadin aux origines terriennes l’a vécu, dans une certaine mesure. Chacun a ressenti un jour cet attachement à la terre qu’il a pourtant quittée, voire parfois reniée.

          Quelle chose étrange, ce que j’aimais chez Serge Joncour, ce qui me semblait définir son style et être la clef de son talent était sans nul doute son cynisme, son humour grinçant qui frappe toujours juste, son ironie mordante qui n’épargne personne. Il n’y en a trace dans ce dernier roman mais comment expliquer alors que ça n’en soit que meilleur ? Débarassée de cette carapace dont on se délectait, l’écriture n’en est que plus fine, plus sensible, plus profonde et toujours reconnaissable pourtant. Le thème abordé est intime et cela se ressent dans la grande justesse de ce texte.  On a trop peu parlé de ce roman ; certes, il n’est pas le plus flamboyant de cette rentrée, ni le plus polémique, mais il est sans doute celui qui nous touche le plus directement, en nous parlant simplement et avec une touchante sincérité de la douloureuse question des origines. Un très beau texte teinté de nostalgie qui a la rudesse et la beauté de la terre qu’on laboure.

Souvent il surprend chez lui une attitude que chez un autre il ne supporterait pas. Que les autres soient décevants, c’était fatalement concevable, mais s’y surprendre soi c’était mortifiant.

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L’incompréhension quand elle s’est installée avec les parents, elle ne se règle jamais, et vouloir la régler c’est créer une incompréhension de plus.

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Pas de cri, pas de souffle, pas d’éternité, on s’aime et on s’en tient là, l’amour sns y toucher, l’amour chacun le garde pour soi, comme on garde à soi sa douleur.