Mes lectures

A la grâce des hommes, Hannah Kent

          Dans le nord de l’Islande, en 1829, Agnes Magnúsdóttir est condamnée à mort pour l’assassinat de son amant. En attendant que la sentence soit exécutée, elle est placée en résidence surveillée à Kornsá, dans la ferme de l’agent de sécurité du canton, avec sa femme et leurs deux filles. Horrifiés à l’idée d’héberger une criminelle, les membres de la famille évitent tout contact avec elle. Seul Totti, le jeune révérend que la meurtrière a choisi comme guide spirituel pour la préparer à sa fin prochaine, tente de la comprendre. Alors que les mois passent, contraints de partager le quotidien, le fermier et les siens se laissent peu à peu apprivoiser par la condamnée. Encouragée par le pasteur, Agnes livre le récit de sa vie.

Couverture du roman A la grâce des hommes de Hannah Kent

          Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en commençant ce texte, j’avoue avoir été assez étonnée par l’histoire. C’est très sombre. J’ai aimé ce roman et pourtant j’ai du mal à en parler, je n’arrive pas trop à mettre des mots sur mon ressenti. L’héroïne de ce texte est une femme condamnée à mort et qu’une famille est contrainte d’accueillir en attendant la date de son exécution. Autant dire que l’ambiance n’est pas particulièrement chaleureuse ! Sans compter que les fermes islandaises de l’époque, faites de tourbe et d’herbes séchées, ne semblent pas particulièrement accueillantes.

          J’ai beaucoup aimé l’ambiance qui se dégage de ce texte. L’auteur parvient à nous immerger dans le dur quotidien de la ferme. On pourrait presque ressentir le froid qui s’immisce entre ces murs. Évidement, les relations au sein de la famille sont plus que tendues étant données les circonstances. Toutefois, au fil des semaines, des liens ténus se tissent avec la détenue qui inspire un mélange de crainte et de fascination.

          Peu à peu les langues se délient et on en apprend plus sur le crime dont est accusée la jeune femme. C’est assez étrange, on s’attache à elle, on a envie d’être de son côté et en même temps ses actes mettent à mal notre sympathie. Pourtant une sorte de compréhension s’installe qui m’a parfois mise mal à l’aise. J’ai beaucoup aimé la manière donc l’auteur joue avec les sentiments, créant une tension qui s’amplifie au fil des pages. Un roman original et marquant que j’ai trouvé très réussi, un sentiment de malaise m’a suivie longtemps après en avoir refermé les pages. 

Portrait de Hannah Kent dans une librairie

Nos souvenirs sont aussi mouvants qu’un tas de neige poudreuse en plein vent. Aussi trompeurs qu’une assemblée de fantômes s’ interrompant les uns les autres. Seule demeure en moi la certitude que ma réalité n’est pas celle d’autrui. Partager un souvenir, c’est risquer d’entacher ma mémoire des faits. (…) Comme la fine pellicule de glace sur l’eau d’un étang, la vérité est trop fragile pour mériter notre confiance.

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Ils disent que je dois mourir. Ils disent que j’ai volé à ces hommes leur dernier souffle et qu’ils doivent voler le mien.Comme si nous étions des bougies – je vois palpiter leurs flammes graisseuses dans l’obscurité et le mugissement du vent. Et je crois entendre des pas déchirer le silence.

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D’origine italienne

          « Je n’ai jamais entendu parler italien dans ma famille, pas même un mot, une expression, et pendant toutes les années où nous sommes allés déjeuner chaque dimanche chez mes grands-parents maternels, j’ai invariablement mangé du poulet rôti avec des pommes de terre. Jamais de pâtes. Pas une fois.
Ces racines-là semblent avoir été arrachées. Tranchées net. Pourquoi ? Je l’ignore. M’ont-elles manqué ? Je n’ai pas cherché à le savoir, n’ai pas posé de questions. »

           Je connais mal Anne Plantagenet mais j’ai vraiment beaucoup aimé les deux livres que j’ai lus d’elle : Pour les siècles des siècles, mais aussi et surtout Appelez-moi Lorca Horowitz. J’avais donc hâte d’ouvrir un autre de ses romans et à vrai dire, je n’ai même pas regardé de quoi ça causait avant de l’ouvrir. Il s’agit finalement d’une sorte d’autobiographie. Ou devrais-je appeler ça une autofiction plutôt ? Je ne saurais trop dire, la frontière est assez floue, en tout cas, l’autrice nous parle de sa vie. Et surtout de ses rapports à sa mère.

Couverture du livre "D'origine italienne" d'Anne Plantagenet

           Anne Plantagenet a écrit il y a quelques années un texte intitulé Trois jours à Oran, le récit du voyage qu’elle a accompli avec son père sur les lieux où il a passé son enfance. Avec ce nouveau texte, elle semble vouloir rendre la pareille à sa mère, d’origine italienne donc, non pas en l’accompagnant dans ce pays qu’elle-même n’a jamais connu mais en se posant avec elle cette question des origines.

           Ce n’est pas inintéressant mais je dois avouer que ça ne m’a pas touchée outre mesure. Notamment parce qu’on en est plus au stade du questionnement dans ce livre qu’à celui d’un voyage sur les traces de ses ancêtres. Moi qui suis assez peu portée sur l’introspection, ça ne me parle pas vraiment. L’autrice fait très souvent référence à Trois jours à Oran dans ce texte, ce que j’ai parfois trouvé dérangeant et m’a donné l’impression que ce livre-ci ne pouvait se lire qu’à l’aune du précédent.

           Si le style d’Anne Plantagenet est agréable et qu’elle amorce des réflexions plutôt intéressantes sur la famille et la quête de ses racines. J’avoue que je ne connais pas assez l’autrice pour vouloir spécialement me pencher sur sa vie et sa famille, ce texte ne m’a donc pas passionnée. J’ai l’ai trouvé dans l’ensemble assez fade et sans grand intérêt, à moins d’être un grand fan de l’auteur et de vouloir en apprendre plus sur elle et ses relations à sa famille.

Portrait d'Anne Plantagenet

Dans ma famille, les couples s’aiment pour la vie. Ils forment un territoire autarcique, se suffisent à eux-mêmes, sont soudés et fidèles. Ils se criblent d’habitudes, de manies, de mimétismes, s’agacent et se chamaillent, se disputent parfois durement, mais lorsque l’un de deux commence à faiblir, l’autre ploie aussitôt. Ils meurent vieux et restent unis dans la mort, sont enterrés côte à côte, tombe contre tombe, ou ensemble, dans le même caveau. Dans ma famille, les couples ne se séparent pas.

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A son image, Jérôme Ferrari

          Antonia, après un samedi passé à immortaliser un ma­riage sous l’objectif de son appareil photo, croise un groupe de légionnaires parmi lesquels elle reconnaît Dragan, jadis rencontré pendant la guerre en ex-Yougoslavie. Après des heures de conversation, la jeune femme décide de rejoindre le sud de l’île, où elle réside. Une embardée précipite sa voiture dans un ravin : elle est tuée sur le coup. L’office funèbre sera célébré par un prêtre qui n’est autre que son oncle et parrain. Dans la four­naise de la petite église, les images déferlent de toutes les mémoires.

Couverture de A son image de Jérôme Ferrari

          De Jérôme Ferrari, je n’avais lu que Le sermon sur la chute de Rome, que j’avais adoré. Ce roman lui avait d’ailleurs valu le prix Goncourt. Je gardais un très bon souvenir de cette lecture et du style de l’auteur. C’est donc un des rares romans de la rentrée littéraire 2018 que j’avais eu envie de découvrir. Car si j’en ai lu beaucoup, il y en a finalement bien peu que j’attendais. Et bizarrement, ce sont ceux-là que j’ai lus en dernier, attendant quasiment l’été suivant pour m’y atteler. Si certains ont tenu leurs promesses, celui-ci ne m’a en revanche pas particulièrement emballée.

          J’ai pris plaisir à retrouver la plume subtile de Jérôme Ferrari, son érudition qui ne vire jamais à la pédanterie, la douceur de ses tournures et la mélodie de ses mots. Il nous amène encore une fois en Corse, cette terre dont il parle si bien ; c’est un vrai régal de l’y suivre. D’un point de vue stylistique, il faut bien le dire, je n’ai pas été déçue. Concernant l’histoire en revanche, je reste un peu plus sur ma faim… Un livre qui tournait autour de la photo, voilà qui aurait dû me plaire ! Pourtant, j’ai trouvé qu’il y avait dans la manière dont le thème est traité quelque chose d’artificiel.

          On alterne entre passé et présent, autour de la figure d’Antonia. Si certains passages sont très beaux, d’autres m’ont paru quelque peu surfaits. J’ai parfois eu du mal à voir comment les choses s’articulaient entre elles. J’ai peiné à voir dans la succession des chapitres un tout cohérent. Difficile de totalement adhérer quand on a l’impression que le texte ne sait pas trop où il va. Cette impression de morcellement m’a gênée dans la lecture et si j’ai aimé le style et le décor, je n’ai pas trouvé l’histoire totalement aboutie. Elle m’a laissé un sentiment d’inachevé, comme s’il manquait le ciment pour lui donner sa stabilité.

Portrait de Jérome Ferrari, écrivain

Oui, les images sont une porte ouverte sur l’éternité. Mais la photographie ne dit rien de l’éternité, elle se complaît dans l’éphémère, atteste de l’irréversible et renvoie tout au néant.

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Mais vient le moment redoutable où il est impossible de se tenir plus longtemps à l’abri du rituel, il faut prononcer devant l’assemblée et devant le défunt les mots maladroits qu’on a choisis dans la solitude , dont on ne sait jamais s’ils seront trop mélodramatiques ou, au contraire trop désinvoltes.

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C’est toi maman sur la photo ? de Julie Bonnie

           Julie, quarante-six ans. Elle est écrivain et musicienne et, aujourd’hui, elle a rendez-vous avec Julie, treize ans, avec sa jeunesse. Sur les photos d’époque, ses enfants ne la reconnaissent pas. Leur mère, crâne rasé, joint au bec, violon dans la nuit du Berlin d’après le Mur, leur mère enroulée dans un camion qui traverse les nouvelles frontières et mène aux scènes underground d’Europe de l’Est ? Inimaginable. Et la gamine survoltée qui a la rage et hurle dans le micro, est-ce qu’elle reconnaîtrait la femme mûre qu’elle ne pensait jamais devenir ?

Couverture du livre C'est toi toi maman sur la photo ?

          Je n’avais pas lu le précédent roman de Julie Bonnie, dont j’avais entendu dire le plus grand bien. Si le thème de celui-ci me parlait moins, j’étais toutefois curieuse de découvrir cette autrice. Et pour tout dire, je n’ai pas été déçue ! J’ai de suite bien aimé le style enlevé, très « nature ». C’est fluide et agréable à lire. Dans ce texte, Julie Bonnie revient sur son adolescence, la rupture avec le milieu bourgeois dans lequel elle a grandi pour former un groupe punk avec lequel elle écumera les bars miteux de l’Europe entière.

          Son histoire sort de l’ordinaire. J’ai aimé suivre son évolution et celle des autres membres du groupe, les voir grandir, j’ai aimé cette plongée dans la scène underground de l’époque. Il y a pas mal de violence dans ces mots, mais aussi l’énergie de leurs 20 ans, communicative. Une rage de vivre qu’on retrouve à travers ce texte qui rend hommage à cette période, tout en en montrant les travers. Une ode à cette adolescence qui se cherche avec l’énergie du désespoir.

          Il y a une force incroyable dans l’écriture de Julie Bonnie que j’ai trouvé très évocatrice. Elle retranscrit bien la force et les failles de ces ados un peu paumés qui veulent conquérir le monde. J’ai aimé la manière dont elle parle de son passé, avec beaucoup de recul, un regard bienveillant mais pas nostalgique, comme si tout cela était arrivé à quelqu’un d’autre. J’ai aimé découvrir cet univers qui n’est pas le mien mais m’a toujours fasciné un peu. Julie Bonnie a un don pour raconter des histoires et faire surgir des images. Un texte fort qui m’a beaucoup séduite.

Portrait de Julie Bonnie

On espère devenir une idole, en n’ayant jamais appris à jouer, en quittant l’école, en vivant en horde comme des enfants sauvages. Monter un groupe, c’est un passe-droit de la vie. On reste adolescent et on gagne une place éminente dans une société qui vous aurait collé au plus bas de l’échelle si vous n’aviez pas joué deux accords sur une guitare désaccordée dans la cave d’un pote.

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Salina les trois exils, Laurent Gaudé

          Qui dira l’histoire de Salina, la mère aux trois fils, la femme aux trois exils, l’enfant abandonnée aux larmes de sel ? Elle fut recueillie par Mamambala et élevée comme sa fille dans un clan qui jamais ne la vit autrement qu’étrangère et qui voulut la soumettre. Au soir de son existence, c’est son dernier fils qui raconte ce qu’elle a été, afin que la mort lui offre le repos que la vie lui a défendu, afin que le récit devienne légende.

          De Laurent Gaudé, je n’avais lu que Le soleil des Scorta qui avait été un énorme coup de cœur. J’avais adoré sa plume à la fois sèche et poétique, brûlante comme un soleil d’été. Je ne sais pas pourquoi je n’avais rien lu d’autre de lui depuis, alors que j’avais tellement envie de découvrir le reste de son œuvre. Toujours est-il qu’en septembre de l’année dernière, dans une rentrée littéraire où rien, absolument rien, de ce que je lisais ne m’emballais, j’ai décidé d’acheter son dernier roman dont je n’avais même pas entendu parler. Juste parce que « Gaudé c’est bien » et que j’avais besoin de quelque chose de beau.

Couverture du roman Saline les trois exils

          Pourtant, je ne l’ai pas lu de suite. Jamais je n’avais eu autant de mal à me dépêtrer d’une rentrée littéraire et après m’être enfin débarrassée de la tonne de services de presse sous laquelle j’ai bien failli finir ensevelie, je n’avais qu’une envie : lire tout sauf de la nouveauté. Pas qu’en soi ça change grand-chose qu’un roman soit sorti il y a 5 ans ou avant-hier mais j’avais besoin de faire une pause pour retrouver le plaisir de lire des livres qui m’attendaient sagement dans ma bibliothèque depuis trop longtemps. C’est ainsi que j’ai laissé Laurent Gaudé de côté pour ne le ressortir qu’au début de l’été. Et quelle claque ç’a été mes amis !

          C’est bien simple : il y avait longtemps que je n’avais rien lu d’aussi beau. Le style est plus beau encore que dans mon souvenir. J’y ai bien retrouvé sa pâte pourtant, son écriture me donne toujours l’impression d’une soif inextinguible. C’est tellement âpre et tellement beau à la fois. Ca m’émeut profondément. J’y ai trouvé cette fois une poésie et un rythme plus marqués encore. Un récit qui se rapproche du conte, ce qu’on ressent dans le style, plus onirique.

          L’histoire est très forte. Elle est dure et belle. On retrouve tous les codes du conte ici et j’ai beaucoup aimé cet univers entre réel et imaginaire. Il n’y a pas d’indications de lieu ou de temps dans ce texte qui tend à l’universel. Une histoire d’amour, de rejet, de vengeance, qui aurait pu advenir en tout lieu et en tout temps. C’est fort et émouvant. Je n’ai pas assez de mot pour décrire l’infinie beauté de ce texte. Un roman court et puissant, d’une incroyable force évocatrice. Une texte tout simplement magnifique.

Portrait de Laurent Gaudé

Il écoutait tout, avec avidité, sidéré qu’il puisse y avoir tant de mots dans cette femme. Que sa mère qui ne vivait rien d’autre que ces journées longues passées à ses côtés, ces journées de marche, de campement, de survie, ait pu avoir une vie si pleine de blessures et de fracas.

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Elle sait, elle, que la vie se soucie peu de la volonté des hommes, qu’elle décide à leur place, impose, écarte les chemins qu’on aurait voulu explorer et affaiblit ce qu’on croyait éternel.