Cinéma

Tabou

Drame portugais de Miguel Gomes avec Teresa Madruga, Laura Soveral, Ana Moreira

          Aurora vit à Lisbonne avec sa femme de ménage et passe beaucoup de temps avec sa voisine, Pilar. Elle s’affaiblit de jour en jour et des fantômes semblent la hanter. Avant de mourir, elle demande à voir un homme dont tout le monde semblait jusqu’alors ignorer l’existence. Il arrivera trop tard mais grâce à lui, ses deux amies vont découvrir un bien trouble passé. La jeunesse africaine d’Aurora cache en effet un bien lourd secret…

tabou-affiche

          Dès les premières images, ce film surprend. On commence par suivre un explorateur dans la jungle dans une sorte de film muet en noir et blanc dont le rythme effréné contraste avec l’apathie du personnage. Commence ensuite l’histoire à proprement parler, à Lisbonne, de nos jours et, ô surprise, toujours en noir et blanc. J’ai trouvé cette première partie un peu longue et pas palpitante pour deux sous. Pour le dire franchement, je me suis ennuyée ferme. Par contre, force est de constater la grande esthétique de ce film qui comporte nombre de très beaux plans et souvent fort originaux.

tabou604-604x400

          Dans un second temps, on prend le chemin de l’Afrique pour y découvrir la jeunesse d’Aurora. Là encore, des plans splendides et une histoire qui gagne en intensité et devient franchement surprenante. Toutefois, ici aussi, les choses mettent du temps à se mettre en place, décidément, avec ce film il ne faut pas être pressé, les impatients seront au supplice. Mais l’histoire intrigue et on brûle de savoir ce qu’il va se passer, même si le synopsis est tellement mal fait qu’en 3 lignes il nous a déjà tout révélé (grrr… frustration extrême quand on découvre que tout le suspens a été gâché). J’ai personnellement eu le plus grand mal avec l’extrême lenteur de ce film et son côté outrancièrement esthétisant. Les plans à rallonge, c’est joli, mais point trop n’en faut !  Cette histoire de goûts mise à part, ce film sort de l’ordinaire, que ce soit par son scénario, sa mise en scène ou son esthétique justement.

tabu001

          La seconde partie, bien plus maîtrisée et équilibrée que la première, est un petit bijou : un plaisir pour les yeux et les oreilles, avec une bande son très réussie et des images magnifiques (même si là aussi, un peu plus de rythme n’aurait parfois pas été de refus). A tel point que j’en oublierais presque les longueurs qui m’ont par moments semblé une vraie torture. Qu’il plaise ou non, on doit bien reconnaître à ce film une réelle volonté de renouveau qui s’avère d’ailleurs une belle réussite et lui aura valu une récompense à Berlin. Si la mise en scène ne m’a pas franchement emballée sur toute la ligne – avec une première partie assez plate et une deuxième bien meilleure – j’ai beaucoup apprécié son originalité. Bien qu’assez particulier, sans nul doute un grand film qui mérite amplement le détour. 

Mes lectures

Les fidélités successives – Nicolas d’Estienne d’Orves

Attention, coup de coeur de cette fin d’année !

 

          Guillaume Berkeley a grandit à Malderney, petite île anglo-normande au régime féodal où il passe une enfance coupée de monde et de ses réalités. Avec son frère, Victor, ils rêvent de Paris, que leur décrit amoureusement leur ami Simon Bloch, qui vient leur rendre visite chaque été. Mais l’arrivée de la jeune Pauline dans leur vie va déranger cette belle harmonie et Guillaume va quitter son havre de paix pour rejoindre la Ville Lumière à l’aube de la guerre. Dans le Paris occupé, il sera tour à tour collabo et résistant, avec pourtant une rare fidélité à ses valeurs. Un parcours sinueux qui lui vaudra une condamnation à mort. 

Neo-OK1-193x300

          Le « héros » de Nicolas d’Estienne d’Orves est d’une rare humanité. On a beaucoup écrit sur la Seconde Guerre Mondiale : on a loué la résistance et condamné la collaboration, on a décrit parfois, jugé souvent, mais jamais on n’a dépeint de la sorte la difficulté de se positionner dans un monde où tous les repères vacillent. Ici, personne n’est épargné et les résistants ne sont pas toujours plus tendres que les collabos. Le personnage n’est pas dénué de principes, de valeurs, et à sa manière se tient à un code d’honneur qui lui est propre, et sera largement incompris. Il suit une ligne sinueuse, guidé par une logique propre et qui peut sembler étrange, voire absurde. La collaboration, il y est venu presque par hasard, non pas par conviction mais par facilité, par lâcheté aussi, au fil des rencontres. Et puis la résistance, par amour pour une femme qui lui a demandé d’agir et de sortir de son apathie. Un parcours décousu, fait d’incertitudes, de doutes, d’envies et de peurs contradictoires. Des « fidélités successives », un titre qui décrit bien ces tâtonnements.

occupation-400

          Nicolas d’Estienne d’Orves décrit la nature humaine avec brio. Si le personnage agace parfois, s’il nous prend l’envie de le secouer, on le comprend pourtant ; chacun de nous aurait pu être à sa place, qu’aurions-nous fait alors ? L’écriture est fluide et on se retrouve happés par cette histoire pleine de rebondissements, où le drame familial, l’amour déçu et l’Histoire avec un grand « H » s’entremêlent. On dévore littéralement ce livre tout à la fois bien documenté, bien écrite et d’une incroyable profondeur psychologique. Ce livre pourrait presque servir de définition au romanesque tant il déborde de vie et excite l’imagination. On est plongé dans un Paris en pleine guerre, avec ses couleurs, ses odeurs, ses sensations. On doute en même temps que le personnage, on attend avec impatience un dénouement qu’on redoute. Je ne sais pas vraiment à quoi je m’attendais en ouvrant ce livre, mais certainement pas à ça ! Il y a fort longtemps que je n’avais pas pris pareil plaisir à la lecture, n’arrivant qu’à grand peine à lâcher l’ouvrage le temps de me sustenter ou dormir un peu. Un livre passionnant qui se lit d’une traite avec avidité et dont l’impression nous marque bien après qu’on l’ait refermé. A la fois intelligent, cultivé et franchement délectable, s’il fallait le décrire en un mot : brillant.

large_609536

Jusqu’à présent les diatribes antisémites ne me dérageaient pas outre mesure. Elles faisaient « partie du paysage », comme on dit. Partie des meubles, de l’air du temps. Mais n’était-ce pas là l’attitude la plus dangereuse ? Une tolérance doucereuse et attentiste. Un état d’esprit et de fait, intégré à une morale consensuelle, flottante, impalpable. Tout cela devenait atrocement normal. 

_______________

– Et le plus triste, c’est qu’en réaction toute l’Europe va finir par finir par s’américaniser.

– Vous n’aimez pas beaucoup votre pays…

– C’est l’un des plus beaux du monde… vu du ciel. Pour le reste, les esprits y sont aussi creux que les espaces infinis…

_______________

Un gamin qui pleure, c’est horripilant. Un homme qui pleure, c’est tragique.

Et pour découvrir le blog de l’auteur, c’est par ici.

Cinéma

Au-delà des collines

Drame roumain de Cristian Mungiu avec Cosmina Stratan, Cristina Flutur, Valeriu Andriuta

          Alina a grandi dans un orphelinat en Roumanie et vit en Allemagne où elle fait de petits boulots. Mais elle a le mal du pays, et surtout celui de Voichita, son amie de toujours. Elle décide alors de rentrer au pays pour venir la chercher et l’amener avec elle. Si elle savait que celle-ci avait entre temps intégré un monastère, jamais elle n’aurait cru que Dieu puisse être plus fort que leur amour. Une réalité qui va la faire sombrer dans la folie…

20243444.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Au-dela-des-Collines_portrait_w858          On rarement l’occasion de voir du cinéma roumain et c’est bien dommage. Des films souvent sombres et profonds, qui loin des clichés du cinéma occidental dont ils semblent déjouer tous les codes, paraissent nous montrer des tranches de vies brutes, dans tout ce qu’elles peuvent avoir de cruel, sans sombrer dans le pathos ou le misérabilisme. Une justesse et une sobriété qui me surprennent toujours et laissent le spectateur désarmé par tant de vérité. Ici encore, ce film nous scotche littéralement au fauteuil. Je suis allé le voir sans savoir que c’était là la nouvelle merveille du réalisateur à la Palme d’Or. Une découverte qui à la sortie de la salle ne m’a en rien surprise, d’autant que ce film-ci s’est vu attribuer un double prix d’interprétation féminine et le prix du scénario à Cannes. En plus des qualités certaines de la création roumaine, cette langue me fascine littéralement et l’entendre est une source de joie inépuisable quoique trop rare.

collines

au_dela_des_collines          Ce film au sujet difficile est extrêmement sombre. Dépouillé dans sa forme, il ne met que mieux en valeur le tragique de l’histoire. Je me suis d’ailleurs rendue compte à cette occasion de combien l’absence de musique pouvait être autrement plus efficace que l’habituel abus de violons. L’amour entre ces deux femmes est traité avec une grande pudeur qui lui donne une force incroyable. D’ailleurs, s’il s’agit ici de deux femmes, la question de l’homosexualité est tout à fait anecdotique, c’est avant tout d’amour impossible et d’espoirs brisés qu’il retourne. Pourtant, peu ou pas de grands discours romantiques, c’est le désespoir le plus profond que filme le réalisateur. N’étant pas adepte de fanatisme religieux, certains passages m’ont un peu gênée par leur longueur, fort heureusement compensée par la justesse des deux actrices principales. Toutefois, malgré cette petite touche négative et une fin un peu abrupte, un film qui m’a étonnée par son réalisme cru et m’a transmis des émotions assez rares au cinéma, du doute au désespoir. Un film très sombre mais d’une beauté certaine qui prend des chemins de traverses pour traiter d’un sujet rebattu (l’amour l’amour toujours) et surprendre de bout en bout. Un cinéma abrupt mais vrai, comme on aimerait en voir plus souvent.

          En regardant la bande-annonce pour la première fois, dans laquelle on retrouve en même pas deux minutes l’intensité de l’ambiance si particulière de ce film, je constate qu’il est inspiré d’une histoire vraie. Voilà qui fait froid dans le dos et donne envie d’en apprendre plus sur ce drame sordide.

Mes lectures

L’amour dure trois ans – Frédéric Beigbeder

          Après 3 ans d’amour, Marc et sa femme divorcent. Ils ne s’aiment plus et il en aime une autre. L’amour dure trois an, un d’émerveillement, un de tendresse et un d’éloignement. Et puis c’est sûr, c’est la fin, c’est imparable, on ne peut pas y échapper. Alors quand Marc rencontre Alice, il n’en mène pas large, pas question de se laisser avoir encore une fois. Mais même avec tout le cynisme du monde, peut-on vraiment lutter contre l’amour ?

9782253166863_1_75

          Je n’ai pas lu grand chose de Beigbeder, dont les romans sont un peu légers à mon goût, mais j’aime assez sa plume acérée, même si j’ai tendance à trouver qu’il gâche son talent en bâclant ses livres. Cela dit, ce trublion m’est dans l’ensemble plutôt sympathique. J’avais vu le film, que j’avais contre toute attente plutôt aimé (et pour la critique complète, c’est ici). Je l’avais trouvé plein de fraîcheur et agréable à regarder, même si je n’avais pas lu le livre dans la foulée car il ne faut pas non plus abuser des bonnes choses. J’ai ouvert ce livre dans le cadre du club lecture avec un enthousiasme modéré donc. Finalement, pas de grande surprise. L’histoire du roman est moins riche que celle du scénario et a donc largement gagné à la réécriture. Pour le reste, la trame tient dans le résumé et ne réserve pas de réelle surprise. L’écriture est quand à elle fluide et l’humour grinçant de l’auteur rend la lecture agréable. Toutefois, malgré des qualités stylistiques certaines quoique mal exploitées, ce livre reste, comme on pouvait s’y attendre, un simple divertissement.

QUIZ_Frederic-Beigbeder_1159

Je préfère un vieux beau rassurant à un jeune moche névrosé, m’a-t-elle répondu.

_______________

Car l’amour ce n’est pas seulement : souffrir ou faire souffrir. Cela peut aussi être les deux.

_______________

Le voilà, le grand drame de notre société : même les riches ne font plus envie. Ils sont gros, moches et vulgaires, leurs femmes sont liftées, ils vont en prison, leurs enfants se droguent, ils ont des goûts de ploucs, ils posent pour Gala. Les riches d’aujourd’hui ont oublié que l’argent est un moyen, non une fin. Ils ne savent plus quoi en faire. Au moins, quand on est pauvre, on peut se dire qu’avec du fric tout s’arrangerait. Mais quand on est riche, on ne peut pas se dire qu’avec une nouvelle baraque dans le Midi, une autre voiture de sport, une paire de pompes à douze mille balles ou un mannequin supplémentaire, tout s’arrangerait. Quand on est riche, on n’a plus d’excuses. C’est pour ça que tous les milliardaires sont sous Prozac : parce qu’ils ne font plus rêver personne, pas même eux.

Mes lectures

L’amour est déclaré – Nicolas Rey

          On connaît Nicolas depuis des années maintenant : sale gosse de la littérature qui n’aime rien temps que le sexe, la drogue et l’alcool. Enfin, la drogue plus tellement depuis sa cure de désintoxication. Et puis voilà  qu’il rencontre Maud. Qui eut crû que le couple finirait par lui tomber dessus ? Cette fois c’est sûr : l’amour est déclaré.

          Je n’avais lu qu’un livre de Nicolas Rey, Courir à 30 ans. Moi je devais en avoir 15 et j’avais beaucoup aimé ce texte il me semble. Mais c’était il y a fort longtemps et depuis mes goûts ont bien changé. Et puis ce livre était sans doute le 1° du genre que je lisais, depuis j’ai découvert Beigbeder et consors. Car oui, je trouve qu’il y a du Beigbeder chez Nicolas Rey… le style en moins, mais nous y reviendrons. J’avais lu de bonnes critiques sur ce livre, le roman de la maturité paraît-il, et ça m’avait donné envie de le lire. Mais il y a tant de choses à lire en cette rentrée que je l’avais laissé de côté. E voilà que l’attachée de presse du Diable Vauvert me propose de le chroniquer. Je me suis bien sûr jetée sur l’occasion !

          Premier bon point pour ce livre, son titre : j’aime beaucoup, simple, élégant, non dénué d’humour. Tout est dit. Je serais d’ailleurs tentée de dire, avec une certaine cruauté peut-être, que le génie de ce texte est tout entier concentré dans son titre. En effet, si on commençait fort avec la couverture, le charme est retombé comme un soufflé raté dès la première phrase : « Salope, j’ai fait ». Je ne le redirai jamais assez, j’aime les écritures classiques et policées, par pitié, pas de langage ordurier en littérature. Oui, je suis vieux jeu, c’est comme ça. Mais mes oreilles souffrent assez à longueur de journée, j’aime lire une belle langue, pure et chaste (bon j’exagère un peu, mais il y a de ça). A la deuxième phrase on apprend qu’il parle à son éditrice et là je me sens presque personnellement insultée. Et les gens ne comprennent pas pourquoi je ne veux pas bosser en littérature, quand on voit comment les auteurs traitent leurs éditeurs dans les livres, imaginez ce que c’est en vrai ! Bref, ligne 2, Nicolas Rey m’a déjà perdue. Mais j’étais en pleine insomnie, il était 5h du mat, j’avais la flemme de me relever pour aller chercher un autre livre et puis par respect pour sa pauvre attachée de presse, j’ai continué contre vents et marrées.

          La bonne nouvelle c’est que malgré un style souvent douteux, ça se lit bien. Certes, on est au comble de la littérature égocentrique mais c’est affiché avec un tel aplomb qu’on s’en amuse. A défaut d’être écrit comme du Flaubert, ça avance vite. Pas le temps de s’ennuyer ; c’est déjà ça. Et puis, contre toute attente, il y a de vrais moments de grâce dans ce texte. Allez comprendre ! Derrière le fanfaronnage, on découvre une sensibilité à fleur de peau, une réelle émotion qui n’est pas tout à fait assumée et n’en est que plus touchante. On s’amuse des maladresses de l’auteur, de son énergie et de ses névroses. Finalement, si on n’ira certes pas jusqu’à dire que c’est un grand roman, il n’est pas dénué de charme. Un effort sur le style n’aurait pas été de trop et on a une impression insistante de déjà vu tant le créneau du quadra névrosé est encombré. Cependant, on lit ce roman avec un certain amusement et on en vient à être indulgent. Allez Nicolas, tu n’auras pas le Goncourt avec ton livre mais on espère qu’au moins il t’aura servi à reconquérir Maud ! 

Nicolas REY

L’amour est déclaré

Au Diable Vauvert

196 pages, 17€50

Je hais l’idée même de dormir avec quelqu’un. De lui envoyer un texto. De penser à la personne. Je ne supporte pas le promiscuité. Par pitié, promets-moi que nous n’irons jamais à deux au cinéma.

______________

C’est la raison pour laquelle les bars existent. Pour la digestion. Entre perdants, on trinque, on s’aime, on se comprend.

______________

Dans la vie, les choses se terminent toujours mal.

Dans un livre, pas forcément.