Cinéma

Shame, de Steve McQUEEN (II)

Drame britannique avec Michael Fassbender, Carey Mulligan, James Badge Dale.

          Brandon, un trentenaire new-yorkais, a un sérieux problème d’addiction sexuelle qu’il va avoir de plus en plus de mal à dissimuler quand sa soeur, Sissy va venir s’installer chez lui pour quelques jours. 

          Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en allant voir ce film, mais certainement pas à ça. C’est extrêmement sombre. L’addiction sexuelle est montrée assez crûment mais pas de manière excessive ni trop dérangeante (on a vu pire). En revanche l’ambiance est d’un glauque ! Le personnage n’est ni particulièrement attachant, ni vraiment antipathique. Le sujet sors de l’ordinaire mais il n’y a pas d’histoire forte, ça reste relativement classique.

          C’est par la manière dont il est réalisé que ce film se démarque. Il est très esthétisant. Beaucoup de plans très longs qui ne sont pas sans rappeler le cinéma asiatique (ça m’a vaguement évoqué Drive, même si ici la lenteur tient à la durée des plans et non pas à l’usage de ralentis). J’ai trouvé ça vraiment très très lent et par moment j’ai senti l’ennui poindre sérieusement…

          Ce film m’a laissée perplexe. C’est beau, bien qu’obscur. J’ai beaucoup aimé l’acteur principal, très trouble. La mise en scène est impeccable et l’image soignée. Côté musique, un peu trop de violons par moments mais dans l’ensemble ça fonctionne bien aussi. En revanche, je n’ai pas bien compris où le réalisateur pouvait bien vouloir en venir. J’ai parfois eu l’impression que ça tâtonnait un peu, faute de trame assez marquée. Je ne saurais dire si j’ai aimé ou pas. J’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de choses intéressantes, sans pour autant être totalement emballée. En tout cas, un film qui sort de l’ordinaire et déstabilise.

Cinéma

Les Révoltés de l’île du Diable, de Marius HOLST

          Drame polonais, suédois, français, norvégien, de Marius Holst avec Stellan Skarsgard, Kristoffer Joner, Benjamin Helstad.

          Norvège, au début du XX° siècle. Sur l’île du Diable se dresse le camp de redressement de Bastoy. Un lieu sans espoir, dont on ne sort que brisé par l’autorité des surveillants. Un nouvel arrivant va changer la donne. Un insoumis qui va soulever peu à peu un vent de révolte.

           Ce film n’est pas unique en son genre, il ressemble à s’y méprendre à l’excellent Magdalene Sisters, sorti il y a quelques années. On retrouve ici les mêmes grandes lignes : des adolescents maltraités en camp de redressement et une volonté d’échapper à sa condition coûte que coûte. Malgré une trame très proche et donc un effet de surprise moindre, ce film est tout aussi réussi. On ne peut que regretter qu’il soit aussi mal distribué (à peine une dizaine de copies en France).

          Les images, très sombres, sont de toute beauté. On est plongé dans le froid et l’austérité qui règnent sur l’île. On suit avec une angoisse croissante le quotidien de ces adolescents. La tension va en augmentant sans cesse. Le réalisateur parvient à créer une atmosphère incroyablement lourde. Plus on sent la révolte poindre, plus l’attente paraît insoutenable. Une violence psychologique à laquelle le spectateur ne semble pas pouvoir échapper tant c’est brillamment mené.

          Il n’y a que deux acteurs professionnels dans ce film. Il est pourtant criant de réalisme, sans doute parce que certains des acteurs sont des jeunes ayant réellement séjourné en prison. Un film très réussi. Avec une tension extrême née d’une mise en scène impeccable. Le tout est d’une grande beauté. Il y avait fort longtemps que je n’avais pas pareillement vibré au cinéma, une émotion incontrôlable, qui prend aux tripes et ne vous lâche pas. Un véritable bijou.

Cinéma

Noces éphémères, de Reza SERKANIAN

          Drame franco-iranien de Reza Serkanian avec Mahnaz Mohammadi, Hossein Farzi Zadeh, Javad Taheri.

          En Iran, une tradition surprenante a cours : le mariage éphémère. Pour « patienter » avant le mariage officiel et définitif, les jeunes hommes peuvent se marier pour une durée déterminée, pour une année ou un simple quart d’heure.

          L’idée de ce film m’a franchement séduite. Je ne connaissais pas l’existence de cette tradition et j’étais curieuse d’en savoir plus. Les relations sexuelles hors mariage étant interdites, une solution simple existe : le mariage en CDD (voire en intérim). On se marie uniquement pour le temps nécessaire, il suffit que les deux partenaires soient d’accord et que l’imam approuve. Et pouf, plus de relations hors mariage. C’est magique. Ca arrange bien les hommes, les mariages sont longs à organiser et la patience n’est pas leur fort. Du côté des femmes, ça concerne essentiellement les veuves (les jeunes filles devant être vierges le jour du mariage « définitif », elles ne peuvent être concernées sans compromettre fortement leur avenir). En effet, c’est un péché pour une femme, à plus forte raison avec des enfants, de rester célibataire, les veuves ont ainsi tout intérêt à se trouver rapidement un protecteur. Une solution qui avantage évidement les hommes mais que j’ai trouvé fort astucieuse.

          Le film aurait pu avec un sujet pareil verser dans la comédie aussi bien que dans le pamphlet politique. Il n’en est rien. La première scène est splendide. J’ai été happée par le raffinement des plans et la beauté des images dès les premières secondes. La lumière est très bien captée et le film commence et finit sur un clin d’oeil à la peinture aussi intéressant que réussi. Le réalisateur nous immerge dans une famille traditionnelle provinciale. Hommes et femmes vivent des vies séparées et ne font que se croiser. Cependant, la bonne humeur règne et si chacun vit dans des sphères différentes, c’est dans le respect de l’autre. Les traditions ont cours, mais avec sans doute moins de virulence que dans la capitale ou les grandes métropoles.

          Kazem est sur le point de se marier. Maryam, la veuve de son frère, vient de la ville pour assister à l’évènement. Tout ne va pas se passer comme prévu et va naître entre eux une complicité nouvelle. Contrairement à ce qu’on pourrait craindre, on ne tombe jamais dans la romance. La trame est d’une grande finesse et habilement mise en scène. J’ai vu un certain nombre de films iraniens et celui-là sort vraiment du lot : ni métaphorique, ni engagé. Le réalisateur filme les traditions iraniennes sans porter de jugement arrêté, il montre simplement un état de fait, et si une légère critique transparaît parfois, c’est toujours avec beaucoup de subtilité et de tendresses. C’est d’ailleurs sans doute ce qui lui a permis de pouvoir tourner librement en Iran tout en recevant les éloges de la critique occidentale. Un pari osé et amplement réussi. On découvre un visage de l’Iran qu’on ne voit que trop rarement : certes, la condition de la femme n’y est pas glorieuse, surtout en ville, mais tout n’est peut-être pas si noir, comme partout, la joie de vivre et l’espoir existent aussi.

          Un premier film dont j’ai beaucoup apprécié la retenue. La tendresse qui transparaît à travers chacune de ses images. Les sentiments sont toujours évoqués avec pudeur : amour naissant, fuite de l’extrémisme, réflexion sur la condition de la femme, amitiés profondes et amour des siens et de sa patrie. Un mélange tout en retenue qui rend compte d’une réalité bouleversante. J’ai été très surprise de voir que c’était un homme qui était à la réalisation (a priori stupide, je le sais, mais j’étais persuadée que seule une femme pouvait filmer de la sorte). Ce film est un petit miracle : bien filmé, bien construit, bien joué (les acteurs, pourtant peu ou pas expérimentés pour la plupart, sont impressionnants) : beau et intelligent à la fois. On en redemande !

          Pour en savoir plus, le site du réalisateur.

Série tv

Misfit

          Aujourd’hui, je vais inaugurer une nouvelle catégorie d’articles à laquelle je pense depuis longtemps : les séries télé. Les séries sont devenues un vrai phénomène de société. Elles font de plus en plus d’adeptes. Seule devant ma télé, j’en suis moi-même quelques unes (beaucoup à vrai dire) de manière plus ou moins régulière. Certaines sont de vrais bijoux et méritent largement le détour. La première série dont je vais vous parler est une des dernières que j’ai eu l’occasion de découvrir.

          Une série anglaise (ce sont toujours les meilleures) pour le moins surprenante et totalement addictive. Le synopsis ne me tentait guère : de jeunes délinquants accomplissent leurs travaux d’intérêt généraux lorsqu’un terrible orage éclate. Ils vont acquérir de super pouvoirs qui vont bouleverser leur vie…

          Admettons-le, l’idée de départ est fumeuse. Pourtant, dès le premier épisode on est totalement conquis. La véritable idée de génie réside dans les pouvoirs donnés aux personnages. Chacun acquiert un pouvoir (parfois totalement inutile) en lien avec sa personnalité qui au lieu de lui faciliter la vie va plutôt la lui rendre impossible : le meilleur exemple en est le garçon totalement effacé qui peut se rendre invisible. Ce n’est donc pas à une bande de super héros que nous avons affaire mais à une bande de super zéros. Et ça change tout !

          L’histoire est très prenante. Les personnages sont des ratés extrêmement attachants. Leurs défauts font tout le sel de la série. Derrière un premier degré un peu potache se cache une critique intéressante de la société. C’est délicieusement cruel : chacun en prend pour son compte, nul n’est épargné. L’histoire, pleine de rebondissements, ne cesse de surprendre. C’est plein d’idées, toujours inattendues, parfois dérangeantes. Un hommage (un peu moqueur tout de même) aux comic’s américain des plus réussis. Chaque épisode arrive à nous surprendre et se clôture sur un suspens insoutenable.

          Une série qui sort largement du lot. Une sorte d’OVNI télévisuel. La bande-son est excellente, les acteurs aussi. Le scénario, contre toute attente, tient bien la route. Le ton décalé est un régal. Le tout est à la fois profond et subtil, sous de faux-airs de trivialité, une petite merveille qui étant donné le sujet tient du miracle. Avant même sa sortie en France, la série cartonne déjà et se transmet de disque dur externe en clef USB (version moderne du bouche-à-oreille). Il y a de l’humour, il y a des idées, il y a du suspens : on ne peu que devenir accro. 

Mes lectures

David FOENKINOS, La Délicatesse

          Nathalie rencontre François, ils s’aiment, ils vivent heureux, ils se marient, il re-vivent heureux et puis le drame. Il se fait renverser par une voiture et meurt. Après des années d’un malheur profond, Nathalie que tant d’hommes convoitent réussira-t-elle à vivre à nouveau. 

          Bon, autant le dire de suite, une fois de plus, je ne vais pas me faire des amis. Ne tournons pas autour du pot et disons les choses carrément : j’ai trouvé ce livre d’une platitude sans nom. Désolée pour les milliers fans enthousiastes qui y ont trouvé finesse, humour (?!?) et philosophie ; je n’y ai pour ma part rencontré qu’un ramassis de clichés. Une fois de plus, la preuve par l’expérience qu’on ne se méfie jamais trop des ouvrages à succès.

          Argumentons puisqu’il le faut. L’histoire est vieille comme le monde : ils s’aiment, il meurt, elle doit refaire sa vie. Bon, jusque-là on est d’accord, ça peut donner tout et n’importe quoi. Déjà on passe très vite sur les différents éléments de l’histoire, ça m’a franchement gênée. Ils se rencontrent et pouf, ils vivent ensemble et hop, deux pages après ça fait déjà deux ans et ils se marient et pouf, cinq pages plus tard il meurt après sept ans de bonheur et paf, trois pages plus loin, voilà déjà trois ans qu’elle est veuve. Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est expéditif (et j’ai moi, c’est assez peu compatible avec la délicatesse…).

          Le style se veut léger, ce qui est un parti pris intéressant étant donné le sujet. J’aime bien l’idée de traiter les drames du recul, cela leur évite souvent de tomber dans le pathos. Malheureusement, ici tel n’est pas le cas et légèreté rime soudain avec insipidité. L’auteur emploie des images éculées, usées jusqu’à la corde, ce qui rend sa tentative d’échapper aux écueils du genre d’autant plus pathétique. Les personnages ne viennent en rien rattraper ce qui pouvait encore l’être, ils sont incroyablement lisses (pas surprenant vu la longueur des développements), quasi inexistants. Le personnage principal est présenté comme parfait (elle est belle, intelligente, gentille, joyeuse, etc, etc) et en devient tout bonnement insupportable. Quelques défauts bien placés l’auraient rendu tellement plus vivant attachant !

          Mais ce qui m’a le plus gênée (oui oui, il y a pire que tout cela), c’est la vision que donne l’auteur du bonheur. Cet idée de sept ans qui passent comme un trait, au milieu d’un « amour sans nuage ». Non non non et non !!!! Comment peut-on présenter le bonheur comme cette chose éthérée, sans consistance. Une relation sans nuage est une relation fade (décidément, on y revient). On ne peut connaître son bonheur que s’il y a des moments difficiles auquel le comparer. C’est parce qu’ils croient à ce que racontent ce genre de livre que les gens sont malheureux : ils croient que l’âme soeur va leur tomber dessus dans la rue, qu’ils vont vivre dans une bulle éclatante et sans consistante et que tout sera lisse et beau. La vie ce n’est pas ça, bien heureusement ! C’est plus dur, plus compliqué, mais tellement plus intéressant ! En voulant représenter une image perfection l’auteur a accumulé les stéréotypes et nous livre un tableau mièvre et fade à la fois.

          Je pourrais ainsi continuer longtemps à énumérer ce que je n’ai pas aimé dans ce livre. Un problème majeur de l’auteur avec la moquette notamment (voir l’article de Georges à ce sujet), ou les notes sans intérêt ajoutées par l’auteur lui-même sur la vie des personnages, ou les faits soporifiques inclus dans de courts chapitres ; la liste des récriminations est interminable (oui, en effet, ce livre m’a insupportée et il a eu assez de bonnes critiques pour que je puisse dire sans vergogne le fond de ma pensée). Je n’ai pas compris l’engouement suscité par ce texte, publié par Gallimard, approuvé par la critique (merci au journaliste d’Évène de n’avoir pas suivi cet élogieux mouvement) et adapté au cinéma. Un livre bien pensant comme on les aime de nos jours, facile à lire et qui parle à tous… ou presque, quelques dinosaures font encore de la résistance. 

Sa femme était devant lui, et il savait que c’était cette image qui passerait devant ses yeux au moment de sa mort. Il en était ainsi du bonheur suprême.

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Ils tentaient de aussi de conserver une vie sociale, de continuer à voir des amis, à aller au théâtre, à faire des visites surprises à leurs grands-parents. Ils tentaient de ne pas se laisser enfermer. De déjouer le piège de la lassitude. Les années passèrent ainsi, et tout paraissait si simple. Alors que les autres faisaient des efforts. Nathalie ne comprenait pas cette expression : « Un couple ça se travaille. »

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Le livre était ainsi coupé en deux ; la première partie avait été lue du vivant de François. Et à la page 321, il était mort. Que fallait-il faire ? Peut-on poursuivre la lecture d’un livre interrompu par la mort de son mari ?

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La moquette, c’est le meurtre de la sensualité. Mais qui avait bien pu inventer la moquette ?