Dans une maison d’édition, notre héros (nous ne connaissons pas son nom) reprend le poste de son compagnon, licencié en raison de sa dégradation physique due au sida. Une discrimination que ne supporte pas son ami qui va tout faire pour le venger…
Le sida (oui, encore, mais bientôt j’arrête mon délire monomaniaque, je vous promets), la discrimination, la vengeance, rien de bien joyeux me direz-vous. Que nenni ! C’est frais, c’est enlevé, c’est drôle. Surtout, surtout, c’est d’un cynisme délicieux. Adeptes de l’humour grinçant, vous allez être servis !
J’ai aimé le style alerte et efficace. Le narrateur travaille dans le milieu de l’édition qu’il décrit avec une impertinence qui m’a réjouie. Plutôt que de jouer sur le pathos, l’auteur a plutôt choisi de traiter le sujet avec humour. Une manière efficace de dénoncer la discrimination dont sont victimes bien des malades et de mettre en avant la douleur que cela représente tant pour le principal concerné que pour son entourage. Un véritable pamphlet contre la bêtise ambiante !
La disparition du courage intellectuel et l’assèchement de la capacité à penser sont nécessaires au bon équilibre de l’industrie culturelle.
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À l’heure des manipulations génétiques et du clonage, un éditeur doit aussi se livrer aux techniques de sélection du génome le plus conforme au modèle collectif, afin que le produit séduise le marché, à tout prix.
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Quelques mouches certes furètent çà et là et copulent en plein vol, mais elles sont si petites, si stupides, si insignifiantes. je n’en ai dénombré en tout et pour tout dans mon bureau que trois, dont une s’est d’ailleurs bouché la trompe en aspirant de la colle en bâton. Morte de faim la bouche pleine, c’est vraiment très con comme destin.
Nous sommes au début des années 90, dans la nuit parisienne, au début des années sida, à l’heure où la maladie est encore honteuse. Un homme voit peut à peu ses amis partir, les corps se défaire. Il nous raconte avec retenue cette vieillesse survenue avant l’heure qui a frappé si durement le milieu homosexuel. Une blessure qui pudiquement se dévoile.
Je dois admettre que ce livre m’a quelque peu surprise. Tout n’y est dit qu’à demi-mot, la maladie ne s’expose pas ouvertement. Le narrateur passe d’une amitié à une autre, évoquant quelques souvenirs avec nostalgie. Il y a un certain charme dans ces histoires entrevues, dans ce léger brouillard qui semble nimber les pages.
Cependant, j’ai été assez vite gênée par le côté un peu décousu du texte, par cette histoire qui ne prend pas réellement forme. Le style est très travaillé et s’il m’a séduite dans un premier temps, j’ai fini par le trouver un peu trop ampoulé. Après le franc parler d’Hervé Guibert, j’ai eu du mal à me plonger dans ce roman tout en retenue. J’aurais aimé que le sujet soit traité de manière plus franche, moins détournée, et une écriture plus simple aurait sans doute mis en valeur le fond. J’ai un peu eu l’impression d’avoir affaire à une coquille vide.
Un livre qui m’a laissée sur ma faim donc. Notons qu’il a eu le prix Medicis en 1990. Déçue…
Pourquoi avais-je toujours accordé autant d’importance à la cadence des pas, à la variation de la marche, comme si tout, de la vie – les arrivées et les départs, les promesses et la naissance des trahisons -, se passait dans ces infimes décalages ?
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Tandis que, face à lui, je feignais d’être indifférent à la fin de l’amour, je me rendais compte que c’était cette attitude même de comédie qui avait, peu à peu, altéré notre amitié – ce désir de donner le change, cette résurgence de l’orgueil qui nous empêchait désormais de mettre nos coeurs à nu, cette imperceptible tenue de scène que nous avions revêtue pour déguiser les traces de nos débâcles.
Deux hommes, tous deux amoureux de la même femme, l’un à Londres, l’autre à Paris. Une femme indépendante, énigmatique, insaisissable.Une femme qui fait souffrir mais qui aussi rend heureux. Un homme terre à terre, jeune, beau, brillant et riche. L’autre flegmatique, sans ambition, vieillissant et sans le sous. Elle papillonne entre eux deux, paraissant ne jamais devoir se poser.
Ce roman a reçu le prix Femina l’année dernière. Il attendait depuis plus de 6 mois dans ma bibliothèque et c’est avec joie que je me suis enfin lancée dans cette lecture. Dès le début, j’ai moyennement accroché avec le style. C’est assez décousu, on suit tour à tour les différents personnages et le changement est parfois assez déstabilisant. Le personnage principal est un peu vaporeux, il semble sans consistance. Ce n’est pas en soi une mauvaise idée (ça m’a un peu rappelé le commissaire Adamsberg par certains côtés) seulement on a du mal à lui trouver le moindre charme. Les personnages sont d’ailleurs dans l’ensemble un brin caricaturaux, ils manquent de profondeur.
L’histoire commence bien. Classique mais efficace : une femme partagée entre deux hommes que tout oppose. Malheureusement, si j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de bonnes idées, tant dans le fond que dans le style, ça ne fonctionne pas vraiment. Le tout est un peu nonchalant. Il y manque le petit quelque chose en plus qui fait qu’on a envie de continuer la lecture. J’y ai retrouvé quelque chose dans le style de La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint, mais avec un talent bien moindre. Ce livre n’est pas mauvais, plutôt moyen disons. Il y en a de meilleurs dans la même veine. Des bonnes choses cependant : une certaine poésie, de la justesse dans le ragard porté sur les relations de couple. Il lui manque ce petit rien qui marque la différence et nous séduit ; une écriture qui mériterait sans doute de mûrir encore un peu. Pas mal mais un peu fade, dommage.
Blériot ne ait pas ce qui l’angoisse le plus, de devoir un jour quitter sa femme ou de vieillir avec elle.
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Nora marchant à son bras comme s’ils étaient mari et femme, l’un marchant bouche ouverte pour avaler le bonheur, et l’autre – c’est évidemment lui – bouche fermée pour l’empêcher de s’échapper.
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Et en même temps, alors qu’ils marchent tous les deux dans la rue, il se doute bien qu’il ne peut pas continuer à balancer ainsi pendant des mois entre l’angoisse de l’infidélité et et la dépression de la fidélité – puisque dans ce genre de situation il n’y a pas de normalité.
Hervé Guibert se sait atteint du sida quand il écrit ce livre. Il nous y conte sa maladie, son quotidien de malade : la douleur, le désespoir, l’ignorance dans laquelle on se trouve à l’époque. Mais n’oublions pas que c’est un romancier qui nous parle. Tout n’est pas à prendre pour argent comptant dans cet ouvrage, l’auteur se joue des codes de l’autobiographie et travestit les faits à sa guise. Entre témoignage et fiction, un très bel exemple d’autofiction. Et bien qu’on en connaisse l’issue, un suspens nous tient en haleine jusqu’à la dernière page.
Hervé Guibert par son ami Hans Georg Berger
À l’occasion de sa relecture dans le cadre de mon mémoire, j’en profite pour vous présenter l’ouvrage qui est coeur de mon travail depuis maintenant plusieurs mois. Difficile donc d’être objective. Ce livre m’avait beaucoup étonnée à la première lecture. Je l’avais trouvé émouvant et incroyablement intense, même si le style un peu sec à mon goût, ne m’avait que moyennement emballée. Une lecture toutefois très marquante. La maladie est traitée dans ce livre de façon incroyable. L’auteur la traite avant tout comme un sujet d’écriture passionnant, semblant par moment la regarder d’un oeil extérieur. Une force donnée par le besoin d’écrire que j’ai trouvée terriblement belle.
Cet ouvrage m’a semblé illustrer parfaitement ce passage des lettres à un jeune poète de Riner Maria Rilke :
Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d’écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre cour; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s’il vous était interdit d’écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il écrire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d’une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s’il vous était donné d’aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et simple « il le faut », alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu’en son heure la plus indifférente et la plus infime, doit être le signe et le témoignage de cette impulsion.
Hervé Guibert répond parfaitement à cette question et a bâti toute sa vie sur son oeuvre à venir, mêlant inextricablement l’une et l’autre. Écrivant jusqu’à la mort. Un travail monumental et d’une rare unité, où chaque détail vient nourrir ce projet fou de faire de sa vie son oeuvre, et de son oeuvre sa vie. Jusque dans la maladie, c’est avant tout à un écrivain sûr de son talent que nous avons affaire. C’est à la relecture du texte qu’on voit apparaître une structure complexe et une écriture ciselée, véritables travaux d’orfèvres. Un livre qui s’il peut émouvoir à la première lecture, est bien plus profond et habile qu’il n’y paraît et ne dévoile ses indéniables qualités littéraires qu’au lecteur attentif. Un livre qui a fait scandale, notamment parce qu’Hervé Guibert y dévoile que son ami Michel Foucault est mort atteint du sida, ainsi bien sûr que par son sujet même et l’absence de fausse pudeur avec laquelle il le traite. Un livre qui a ému et choqué, déclanchant une vive polémique, faisant oublier un peu vite les qualités littéraires de l’ouvrage et le talent de son auteur. Un très beau texte et un auteur fascinant qui mériterait d’être enfin reconnu comme une des figures majeures de la littérature du XX° siècle.
J’ai eu le sida pendant trois mois. Plus exactement, j’ai cru pendant trois mois que j’étais condamné par cette maladie mortelle qu’on appelle le sida. Or je ne me faisais pas d’idées, j’étais réellement atteint, le test qui s’était avéré positif en témoignait, ainsi que des analyses qui avaient démontré que mon sang amorçait un processus de faillite. Mais, au bout de trois mois, un hasard extraordinaire me fit croire, et me donne quasiment l’assurance que je pourrais échapper à cette maladie que tout le monde donnait encore pour incurable. De même que je n’avais avoué à personne, sauf aux amis qui se comptent sur les doigts d’une main, que j’étais condamné, je n’avouai à personne, sauf à ces quelques amis, que j’allais m’en tirer, que je serais, par ce hasard extraordinaire, un des premiers survivants au monde de cette maladie inexorable.
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Jules, à un moment où il ne croyait pas que nous étions infectés, m’avait dit que le sida est une maladie merveilleuse. Et c’est vrai que je découvrais quelque chose de suave et d’ébloui dans son atrocité, c’était certes une maladie inexorable, mais elle n’était pas foudroyante, c’était une maladie à paliers, un très long escalier qui menait assurément à la mort mais dont chaque marche est un apprentissage sans pareil, c’était une maladie qui donnait le temps de mourir, et qui donnait à la mort le temps de vivre, le temps de découvrir le temps et de découvrir enfin la vie, c’était en quelque sorte une géniale invention moderne que nous avaient transmis ces singes verts d’Afrique. Et le malheur, une fois qu’on était plongé dedans, était beaucoup plus vivable que son pressentiment, beaucoup moins cruel en définitive que ce qu’on aurait cru. Si la vie n’était que le pressentiment de la mort, en nous torturant sans relâche quant à l’incertitude de son échéance, le sida, en fixant un terme certifié à notre vie, six ans de séropositivité, plus deux ans dans le meilleur des cas avec l’AZT ou quelques mois sans, faisait de nous des hommes pleinement conscients de leur vie, nous délivrait de notre ignorance.
Et voici le lien vers la vidéo du passage d’Hervé Guibert dans Apostrophes à l’occasion de la sortie du roman.
La suite du Mec de la tombe d’à côté. Elle c’est Désirée, elle est bibliothécaire et vit dans un appartement tout blanc en ville ; lui, c’est Benny, agriculteur, il vit dans une ferme aux papiers peints à fleurs et aux rideaux en dentelle. On les a laissés dans le précédent volume en bien mauvaise posture : pas facile de s’aimer quand on est si différents. Vont-ils finalement réussir à se retrouver ?
Attention, que ceux qui ne veulent pas connaître la suite de l’histoire arrêtent là leur lecture !
J’avais aimé la fraîcheur du premier volume de cette histoire. Certes l’écriture n’était pas exceptionnelle, les personnages un brin caricaturaux, l’histoire assez convenue mais pourtant, on ne sait par quel miracle, l’ensemble fonctionnait plutôt bien. C’était énergique, c’était attachant, on s’y laissait prendre. J’avais particulièrement aimé la fin ouverte qui me faisait craindre la suite (eh oui, il faut savoir s’arrêter parfois).
Mes craintes étaient fondées. Si ce livre n’est pas totalement nul, il est d’un intérêt très limité. On ne retrouve pas le dynamisme du premier ni son humour. Un critique littéraire suédois a dit « Le quotidien tue l’amour, la vie de famille l’enterre. » Très bon résumé. L’auteur en rajoute des tonnes. La petite Désirée, si indépendante, devient une espèce de vache à lait pendant que le gentil Benny retrouve ses instincts de mâle dominant. On sombre dans le cliché. Si ça se lit toujours bien, les évènement s’enchaînent au détriment de la crédibilité de l’histoire et de la profondeur psychologique des personnages (qui rejoint à peu près celle d’une huître). On s’ennuie un peu et la tournure que prend les choses laisse franchement perplexe. A éviter, mieux vaut rester sur la bonne impression laissée par le premier.
Mon père disait toujours que personne ne peut rester amoureux plus de trois mois, après il devient fou. Maman le regardait un peu de travers quand il parlait comme ça et alors il se dépêchait d’ajouter : « Et ensuite, eh bien ensuite on s’aime pour de vrai, si on a de la chance ! »
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Combien sont-elles, les femmes qui rêvent de vivre à la campagne parmi les vaches et les fleurs, avec un gentil mari et un petit bébé tout mignon, pensais-je parfois. J’avais une vie de rêve ! Seulement ce n’était pas mon rêve, c’était celui de quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui ne savait pas grand chose à la vie de la ferme.
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Il ne comprenait pas. Il ne voyait pas combien je travaillais dur, car « le boulot des femmes » au foyer devient visible uniquement quand il n’est pas fait.