Top ten tuesday (17/07)

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        Top Ten Tuesday, un rendez-vous hebdomadaire dans lequel on liste notre top 10 selon le thème littéraire défini. Initialement créé par The Broke and the Bookish, il est désormais repris en français par Iani et son carnet de lecture.

Cette semaine, le thème est :

Les 10 passages de livres que vous n’oublierez jamais

1 – Entre autres passages épiques, le moment où Frodon tente d’échapper à l’oeil de Sauron après un interminable périple et détruit l’anneau in extremis dans Le Seigneur des Anneaux (de JJR Tolkien), sonnant ainsi la fin d’un royaume de ténèbres. Je n’ai pas pu trouver le bon passage mais voici tout de même la conclusion qui en découle :

« Le royaume de Sauron est fini ! dit Gandalf. Le Porteur de l’Anneau a accompli sa Quête. » Et comme les Capitaines contemplaient au sud le Pays de Mordor, il leur sembla que, noire sur le voile de nuages, s’élevait une ombre, impénétrable, couronnée d’éclairs, qui remplit tout le ciel. Elle se dressa, énorme, sur le monde et étendit vers eux une vaste et menaçante main, terrible mais impuissante ; car, au moment où elle se penchait sur eux, un grand vent la saisit, tout fut emporté et disparut ; et un silence tomba.

2 – La description du hêtre dans Un roi sans divertissement (Jean Giono). Bien des passages de ce livre sont de toute beauté, mais celui-là m’a particulièrement marquée et j’y pense chaque fois que je vois un hêtre majestueux.

Et, à l’automne, avec ses longs poils cramoisis, ses mille bras entrelacés de serpents verts, ses cent mille mains de feuillages d’or jouant avec des pompons de plumes, des lanières d’oiseaux, des poussières de cristal, il n’était vraiment pas un arbre. Les forêts, assises sur les gradins des montagnes, finissaient par le regarder en silence. Il crépitait comme un brasier ; il dansait comme seuls savent danser les êtres surnaturels, en multipliant son corps autour de son immobilité ; il ondulait autour de lui-même dans un entortillement d’écharpes, si frémissant, si mordoré, si inlassablement reprétri par l’ivresse de son corps qu’on ne pouvait plus savoir s’il était enraciné par l’encramponnement de prodigieuses racines ou par la vitesse miraculeuse de la pointe de toupie sur laquelle reposent les dieux. Les forêts, assises sur les gradins de l’amphithéâtre des montagnes, dans leur grande toilette sacerdotale, n’osaient plus bouger. Cette virtuosité de beauté hypnotisait comme l’oeil des serpents ou le sang des oies sauvages sur la neige. Et, tout le long des routes qui montaient ou descendaient vers elle, s’alignait la procession des érables ensanglantés comme des bouchers.

3 – Le suicide d’Anna Karenine dans le roman éponyme (Léon Tolstoï). Quelle superbe ! quelle fin ! Un grand moment de littérature que ce passage sous un train.

Elle eut le temps d’avoir peur. « Où suis-je ? Pourquoi ? » pensa-t-elle, faisant un effort pour se rejeter en arrière, mais une masse énorme, inflexible, la frappa sur la tête, et l’entraîna par le dos. « Seigneur, pardonne-moi ! », murmura-t-elle sentant l’inutilité de la lutte.

4 – Le moment où Martin Eden se rend compte (dans le roman du même nom, signé Jack London) qu’il ne se sent plus à sa place nulle part : sans manière pour la bourgeoisie et trop changé par la culture pour supporter la compagnie de ses anciens camarades. Un des plus beaux éclairs de lucidité de la littérature.

Il se sentit soudain très vieux, terriblement plus vieux que ses insouciants compagnons du temps passé. Il avait voyagé loin, trop loin pour pouvoir revenir. Leur manière de vivre, qui avait été un jour la sienne, lui déplaisait à présent. Tout le désappointait : il était devenu un étranger. De même que la bière lui semblait râpeuse, leur société lui semblait grossière. Il avait trop évolué. Trop de livres ouverts les séparaient. Il avait voyagé si loin au pays de l’intelligence qu’il ne pouvait plus revenir en arrière. D’autre part, son besoin bien humain de camaraderie demeurait insatisfait. Il n’avait pu se faire un foyer nouveau. De même que ses copains d’antan ne pouvaient le comprendre, ni sa propre famille, ni la bourgeoisie –de même cette fille, assise à coté de lui et qu’il estimait beaucoup, était incapable de le comprendre, ni de comprendre le sentiment qu’il avait pour elle. En y réfléchissant, sa tristesse s’imprégnait d’amertume.

5 – Les descriptions de Mona, dont Grange tombe amoureux dans Un balcon en forêt (Julien Gracq), plus belles les unes que les autres.

Quand Mona s’éveillait, avec cette manière instantanée qu’elle avait de passer de la lumière à l’ombre (elle s’endormait au milieu d’une phrase, comme les très jeunes enfants), cinglé, fouetté, mordu, étrillé, il se sentait comme sous la douche d’une cascade d’avril, il était dépossédé de lui pour la journée; mais cette minute où il la regardait encore dormir était plus grave: assis à côté d’elle, il avait l’impression de la protéger.

6 – L’histoire d’un homme inconnu (Andreï Makine). Il y a deux passages que j’aime particulièrement dans ce livre : celui où le narrateur prend conscience d’être un étranger dans son propre pays et celui-ci. Un homme découvre que sa femme est morte en déportation alors qu’il tenait depuis de longues années la promesse qu’il li avait faite de penser à elle chaque soir en regardant le ciel. Voici un extrait de ce passage :

Dans tout ce qu’il avait vécu il n’y avait de vrai que ce ciel regardé, peut-être au même moment, par deux être qui s’aimaient.

7 – La séparation de Titus et Bérénice dans Bérénice de Racine.

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous ?
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence, et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?

8 – Le suicide de Kirilov dans Les démons de Dostoïevski et sa réflexion sur la religion.

Enfin tu as compris ! s’ écria Kirilov avec enthousiasme. C’ est donc qu’on peut comprendre si même quelqu’un comme toi as compris ! Tu comprends maintenant que le seul salut pour tous est de prouver cette idée à tout le monde. Qui la prouvera ? Moi ! Je ne comprends pas comment jusqu’ à présent un athée pouvait savoir que Dieu n’ existe pas et ne pas se tuer aussitôt. Reconnaître que Dieu n’ existe pas et ne pas reconnaître du même coup qu’on est soi-même devenu dieu est une absurdité, autrement on se tuerait inévitablement.Si tu le reconnais, tu es un roi et tu ne te tueras plus mais tu vivras dans la principale gloire. Mais seul celui qui est le premier doit absolument se tuer, sinon qui commencerait et qui prouverait ? C’ est moi qui me tuerai absolument pour commencer et pour prouver. Je ne suis encore dieu que malgré moi et je suis malheureux car j’ ai le DEVOIR d’ affirmer ma propre volonté. Tous sont malheureux parce que tous ont peur d’ affirmer leur volonté.

9 – La tirade d’Antigone face à Créon dans l’Antigone d’Anouilh.

Comprendre… Vous n’avez que ce mot-là dans la bouche, tous, depuis que je suis toute petite. Il fallait comprendre qu’on ne peut pas toucher à l’eau, à la belle et fuyante eau froide parce que cela mouille les dalles, à la terre parce que cela tache les robes. Il fallait comprendre qu’on ne doit pas manger tout à la fois, donner tout ce qu’on a dans ses poches au mendiant qu’on rencontre, courir, courir dans le vent jusqu’à ce qu’on tombe par terre et boire quand on a chaud et se baigner quand il est trop tôt ou trop tard, mais pas juste quand on en a envie ! Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille. (Elle achève doucement.) Si je deviens vieille. Pas maintenant.

10 – La rupture de Valmont avec la Présidente de Tourvel dans Les liaisons dangereuses (Choderlos de Laclos).

On s’ennuie de tout, mon Ange, c’est une loi de la nature ; ce n’est pas ma faute.
Si donc je m’ennuie aujourd’hui d’une aventure qui m’a occupé entièrement depuis quatre mortels mois, ce n’est pas ma faute.
Si, par exemple, j’ai eu juste autant d’amour que toi de vertu, et c’est sûrement beaucoup dire, il n’est pas étonnant que l’un ait fini en même temps que l’autre. Ce n’est pas ma faute.
Il suit de là, que depuis quelques temps je t’ai trompée : mais aussi, ton impitoyable tendresse m’y forçait en quelque sorte ! Ce n’est pas ma faute.
Aujourd’hui, une femme que j’aime éperdument exige que je te sacrifie. Ce n’est pas ma faute.
Je sens bien que te voilà une belle occasion de crier au parjure : mais si la nature n’a accordé aux hommes que la constance, tandis qu’elle donnait aux femmes l’obstination, ce n’est pas ma faute.
Crois moi, choisis un autre amant, comme j’ai fait une autre maîtresse. Ce conseil est bon, très bon ; si tu le trouves mauvais, ce n’est pas ma faute.
Adieu, mon ange, je t’ai prise avec plaisir, je te quitte sans regret : je reviendrai peut-être. Ainsi va le monde. Ce n’est pas ma faute.

          Il y a tant de scènes marquantes dans la littérature, comment s’en tenir à 10 ? Le choix est forcément artificiel. On ne peut qu’en oublier ! Parmi les absents, le moment où on découvre le projet fou de celui qui détruit les tableaux dans Clara et la pénombre (Somoza), un moment d’une rare intensité dramatique. Ou encore la bagarre des deux frère dans les Deux cavaliers de l’orage (Giono), d’une grande violence. Quelques magnifiques vers Baudelairiens, évidemment !  Parmi les histoires très fortes, on peut également citer Le dit de Tianyi (François Cheng) et les retrouvailles des amis en déportation. Mais aussi le moment de la révélation dans La musique d’une vie (Andréï Makine) ou celle, tout aussi marquante, dans Quatre soldats (Mingarelli). Sans oublier les fous rires à la lecture de certains passages de Même le mal se fait biende Michel Folco. La liste pourrait encore être longue.

Et vous, quels sont les passages en littérature qui vous ont le plus marqué ?

Une réponse "

  1. Il y a dans les livres aimés beaucoup de passages marquants effacés ensuite par d’autres lectures… Un passage du Hussard sur le toit m’avait beaucoup marquée. Une religieuse commande de façon autoritaire à une femme qui pleure son mari de prendre les draps dans l’armoire, de faire le lit pour la vie continue au plus vite, que la mort ne l’emporte pas. Moi qui suis onnubilée par ce thème j’avais trouvé dans cette leçon de vie une réponse.

    Il y a aussi de très beaux passages dans Le premier homme de Camus. J’aime bien celui où la grand-mère autoritaire envoie Camus enfant chercher une poule dans le poulailler situé au fond du jardin à dix heures du soir pour l’engorger. La peur de l’enfant qui descend l’escalier sans lumière, la poule saisie dans le noir, le retour ensuite glorieux… sont d’une grande réalité. Ces moments me renvoient à mes peurs d’enfant lorsque l’on m’envoyait chercher des pommes au grenier alors sans lumière! Ce livre est sûrement celui que j’emporterai sur une île déserte si je devais y séjourner avec un seul livre à emporter.

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