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La ville sans juifs d’Hugo Bettauer

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          En 1922, Hugo Bettauer, journaliste, romancier, grand provocateur, imagine une étonnante satire politique. Alors que Vienne traverse une grave crise économique et sociale, les autorités arrivent à une conclusion imparable : pour sortir du marasme, il suffit de faire partir tous les habitants juifs.

La ville sans juifs

          Quand j’ai vu que ce roman au titre assez parlant avait été écrit dans les années 20 par un autrichien, je dois dire que j’ai été particulièrement intriguée. Je ne pensais dans un premier temps pas le lire, étant en ce moment plus attirée par d’autres sujets. Finalement, il a rejoint ma deuxième sélection de la rentrée littéraire. Il faut bien admettre que ce texte a de quoi surprendre et s’avère assez visionnaire, du moins dans son point de départ. L’auteur imagine que les juifs sont expulsés de Vienne et doivent partir par convois (avec leur argent toutefois). Mais la ville décline tant sans eux, qu’on finit par les rappeler et « tout est bien qui finit bien ».

          Malheureusement, l’Histoire aura été autrement plus cruelle. C’est toutefois intéressant de voir dans ce roman les prémices de ce qui allait suivre avec la dénonciation d’un antisémitisme galopant. Le style n’est pas exceptionnel mais l’auteur fait preuve d’une certaine légèreté qui n’est pas désagréable. Et sous ces airs de farce, ce texte ne tombe pas moins juste, même s’il reste très en deçà de la vérité. Il permet d’analyser avec le recul la montée de l’antisémitisme. L’ensemble est parfois un peu naïf mais le texte n’en garde pas moins des qualités, notamment concernant l’analyse de la société viennoise. Même si ce n’est pas un grand roman, il a le mérite d’éclairer une période obscure et d’analyser avec plus ou moins de finesse la société dans laquelle le nazisme a éclot.

Portrait d'Hugo Bettauer

Le dernier jour de l’année fut pour Vienne un jour de fête comme jamais la ville joyeuse et légère n’en avait encore vécu. En réquisitionnant tous les moyens de transport, avec l’aide de locomotives prêtées par les Etats voisins et non sans avoir pris le soin d’interrompre tout autre trafic de voyageurs et de matériel, on avait, ce jour-là, réussi à expédier les derniers Juifs par trente trains gigantesques.

Le jour où la guerre s’arrêtera, le nouveau roman de Pierre Bordage

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         Un enfant qui semble sorti de nulle part cherche à retrouver la mémoire. Il porte un regard nouveau et sans concession sur l’espèce humaine et ses comportements et va essayer de les emmener à plus de raison.

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          Je ne suis pas une grande adepte de science-fiction et si j’en ai lu durant mon adolescence, j’ai presque totalement délaissé le genre depuis. Pourtant, quand j’ai vu que Pierre Bordage sortait un nouveau roman, j’ai eu envie de le lire. Voilà qui est chose faite. J’ai été un peu déroutée au début par cette histoire : le regard extérieur sur le monde peut s’avérer intéressant mais je trouve qu’il pose surtout pas mal de problèmes (qu’est ce que le personnage sait ou pas, parle-t-il le langue ? connaît-il les objets qui l’entoure ? quels concepts lui sont familiers ?). Il est difficile d’imaginer quelqu’un qui ignore tout de notre monde et bien souvent, les auteurs peinent à tenir ce point de vue extérieur. Et même lorsque c’est bien fait – ce qui est plutôt le cas ici – ça crée une impression de naïveté qui a tendance à me déranger. Toutefois, le style étant agréable, je ne me suis pas arrêtée à cette première impression un peu étrange et j’ai poursuivi ma lecture.

          Je me suis peu à peu habituée à ce point de vue particulier et tout compte fait assez bien traité. De la même façon, les bizarreries de cet enfant sorti de nulle part ne m’ont pas trop gênée. Je dois bien admettre qu’en revanche son côté dégoulinant d’amour pour la Terre entière m’a un peu agacée mais bon, ça colle bien avec son personnage. Même si je n’ai pas toujours compris précisément où le roman voulait en venir au juste, il y a quelques réflexions intéressantes, sur l’humanité entre autres. Le message ne m’a pas paru d’une extrême clarté mais je crois que j’aime autant, ça évite de tomber dans des conclusions simplistes et pousse le lecteur à réfléchir un peu sur ce texte. N’étant pas trop habituée à ce type de récit, il m’est un peu difficile de le juger objectivement mais il m’a sembler éviter les principaux écueils du genre. Malgré un côté un peu naïf qui peut agacer, un roman agréable à lire et assez intéressant.

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Il n’avait pas renoncé à la possession la plus ardue à extirper de lui-même, à l’illusion la plus difficile à discerner parmi celles qui se riaient des êtres humains : la certitude d’être dans la vérité.

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Seule la mort donne du prix à la vie.

Mort d’un géant

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       Aujourd’hui s’est éteint Ray Bradbury, à l’âge de 91 ans. Il était un véritable monument de la science-fiction. Malgré une longue carrière, sa production est relativement modeste (en quantité, bien sûr, la qualité est quant elle au rendez-vous) et ce sont ces deux premiers romans qui sont restés les plus célèbres : Chroniques martiennes, publiées en 54, et surtout, l’immense Fahrenheit 451, paru un an plus tard. Un livre qui reste une référence en matière d’anticipation et qui 60 ans après n’a pas pris une ride. Un auteur qui a marqué des générations de lecteurs et était déjà depuis bien longtemps entré au panthéon littéraire. Si ce n’est déjà fait, je ne peux bien sûr que vous recommander la lecture du chef d’oeuvre de cet auteur devenu un classique de son vivant.

Causes perdues

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          En 2025, la Chine est devenue la première puissance mondiale. L’Europe est quant à elle gouvernée par les ultra-libéraux et les lois sociales ont été abolies. Quand de grands hommes d’affaires européens sont arrêtés en Chine sans raison apparente, Philippe d’Arciac va être choisi pour défendre l’un d’eux. Sa tâche ne sera pas facile. 

          Ce roman ne m’inspirait que très moyennement n’étant pas franchement une adepte de l’anticipation et des complots en tous genres. Je l’ai tout de même ouvert « pour voir ». Première impression : le style est d’une banalité désespérante (et encore en étant gentille…). L’histoire commence dans le sud, pendant les vacances du personnage principal, ce dont on se passerait bien. N’ayant amené d’autre lecture pour un trajet de 7 heures en train, j’ai tout de même continué. Fort heureusement, peu à peu l’histoire se met en place et devient plus prenante. Finalement ce complot n’est pas si mal monté et on se laisse quelque peu prendre au jeu.

          J’ai toutefois un reproche majeur à faire à ce livre : il est incroyablement bavard. Les 50 premières pages sont tout à fait inutiles et ne font qu’énerver le lecteur. Et ensuite ça continue, l’histoire, pourtant assez bien ficelée, est noyée sous des tonnes (et des tooooonnes) de détails aussi inutiles qu’inopportuns. Amputé de moitié c’eut pu faire un bon roman de plage, en l’état, il me paraît difficile d’en venir à bout à moins d’une infinie patience. Je passerai sur les fautes de typographie qui m’ont passablement agacée et les interminables passages explicatifs. J’ai pourtant trouvé quelques bonnes choses dans ce livre. Le style est assez neutre mais pas désagréable et l’histoire plutôt originale. Elle fourmille d’idées. Il est dommage que l’auteur se disperse autant en rentrant dans des détails qui assoment son lecteur et viennent ralentir un rythme qui aurait mérité d’être plus soutenu. Si le développement vient un peu contre-balancer la mauvaise impression faite par les premières pages en arrivant par moments à nous surprendre, il n’en demeure pas moins que ce livre ne parvient pas vraiment à convaincre. Dommage.

Causes perdues, Gérard Meric-Cadourel

Editions Persées

448 pages, 23€

José Carlos SOMOZA, L’appât

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        Et si le monde n’était qu’un grand théâtre ? Si nos désirs les plus profonds pouvaient être comblés par un masque, une parure, une posture ? Si des acteurs de génie pouvaient les déceler et nous mettre à nu par leur jeu, faisant de nous des pantins ? Et si les pièces de Shakespeare détenaient les clefs de notre subconscient ?

          Diana est un de ces acteurs qui peuvent accéder à nos désirs les plus refoulés. On les appelle les appâts. La police de Madrid les utilise pour arrêter les criminels les plus dangereux. Quand un psychopathe enlève sa soeur, elle se lance dans une course effrénée pour tenter de la sauver.

          Il y a quelques mois, j’avais découvert Somoza avec Clara ou la pénombre. Ce fut une révélation. Un choc comme on en connaît trop peu dans sa vie de lecteur. Un livre qui vous retourne, vous engloutis, vous transforme et vous laisse à la fois surpris et émerveillé. J’attendais donc avec impatience d’en lire un autre, même si je savais que ce genre de miracle ne pouvait décemment pas se produire deux fois. Quand L’appât est sorti en décembre, je me suis donc empressée de l’ajouter à ma liste au Père Noël et l’ai commencé à peine le papier déchiré.

          La trame est extrêmement complexe. On est entre le polar, l’anticipation et l’essai sur le théâtre, le tout servi avec un brin de psychanalyse. C’est très déroutant et sans la 4° de couverture je pense que j’aurais mis très très longtemps à comprendre cette histoire d’appâts qui utilisent Shakespeare comme arme. Dans Clara, on avait sensiblement la même chose avec la peinture mais c’était bien plus visuel et donc un peu moins difficile à appréhender. J’ai donc décidé de laisser tant bien que mal de côté ce que je ne comprenais pas, me disant que ça finirait bien par s’expliquer, pour me concentrer sur l’histoire de meurtres.

          Il n’y a pas de doute, Somoza est bien le roi du suspens. L’histoire est bien ficelée, très vite on se laisse prendre au jeu, on dévore chaque page avec anxiété, attendant la suite comme si notre propre vie en dépendait. On tombe dans tous les pièges qu’ils nous tend. Il y avait longtemps qu’un livre ne m’avait pas autant « accrochée » et que je n’avais pas regardé autour de moi avec autant d’anxiété dans mon appartement vide à cause d’un livre.

          L’auteur demande à son lecteur un effort quasi insurmontable pour rentrer dans son univers (un immense merci au professeur aussi cruel qu’avisé qui a eu l’idée de nous mettre cet auteur au programme, nous forçant à passer le cap difficile des premiers chapitres auxquels on ne comprend pas grand chose). Toutefois, la sueur et les larmes (comment ça j’exagère ?) sont largement récompensés. Le monde que nous propose Somoza est d’une incroyable richesse. Il nous pousse à nous poser des questions qui jamais ne nous seraient venues à l’esprit, à envisager les choses sous des angles improbables. Il bouscule les conventions avec brio dans un style incomparable. Un texte exigeant mais aussi brillant, intelligent, complexe, troublant. Un peu en de ça de Clara à mes yeux mais un texte de haute volée qui se mérite.

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