Théâtre

Antigone au théâtre du Vieux Colombier

          L’Antigone d’Anouilh s’invite au Théâtre du Vieux-Colombier, annexe de la Comédie Française. Le célèbre mythe de l’Antiquité grecque, dont Sophocle a écrit la première version théâtrale au 5° s. av. J.-C., a été revisité avec force et délicatesse par Jean Anouilh, dont c’est sans doute le meilleur texte. Pour ceux qui auraient échappé à deux millénaires d’histoire, voilà le topo : les frères d’Antigone, Polynice et Etéocle (enfants d’Oedipe, celui qui tua son père et coucha avec sa mère), se sont entretués pour régner sur Thèbes. Le roi, son oncle Créon, fait d’Etéocle un héros et refuse à Polynice les rites funéraires et interdit à quiconque d’approcher le corps sous peine de mort. La petite Antigone va alors se dresser contre la loi et sacrifiera sa vie pour permettre à son frère de rejoindre le monde des morts.

          J’aime beaucoup le mythe d’Antigone, cette jeune fille qui refuse de se plier aux lois des hommes et place le devoir familial au dessus de tout, quitte à y laisser la vie. Le texte de Jean Anouilh possède en plus une rare poésie et met en avant tous les ressorts de la tragédie, lui donnant plus de force encore. J’ai lu et relu ce texte jusqu’à le connaître quasiment par coeur, j’avais choisi un cours sur cette figure de la rébellion à la faculté mais jamais je n’avais eu l’occasion de voir la pièce sur scène, je me suis donc jetée sur cette occasion tant attendue ! Une mise en scène moderne et épurée qui met le texte en valeur. La critique s’est d’ailleurs enthousiasmée pour cette représentation qui va à l’essentiel ainsi que pour le jeu des acteurs. Histoire de changer, je ne serai pas aussi dithyrambique et me permettrai 2/3 remarques désobligeantes bien que dans l’ensemble j’aie également été assez convaincue.

          Le décor est simple : 3 portes, 5 chaises, conformément d’ailleurs aux croquis de l’auteur. J’aime assez les mises en scènes minimalistes pour des textes aussi forts, qui se suffisent à eux-mêmes. Elles sont toutefois dangereuses, n’offrant aucune échappatoire visuelle au spectateur, la représentation repose donc uniquement sur le jeu d’acteurs, ce qui n’est pas toujours un bon pari. On commence la pièce avec tous les personnages en scène, c’est le choeur qui parle et nous expose la situation. Les premières interrogations font surface : pourquoi Antigone, présentée comme « noiraude » porte-t-elle donc une belle robe rouge vif ? (ça s’explique mais ça me semble tout de même fort peu judicieux), pourquoi est-elle debout alors que le texte stipule qu’elle est assise ? Un détail me direz-vous mais quand on entend « celle qui est assise » et qu’on nous désigne la fille debout, on se demande quand même en quoi cette liberté avec le texte peut bien être pertinente. Passons. La grande question est surtout : mais pourquoi le choeur braille-t-il ?!? Ces hurlements de cochons qu’on égorge n’ont rien à faire dans la scène d’exposition qui, comme son nom l’indique, expose simplement les faits sans s’emballer outre mesure. Le choeur il récite, il s’en fout de savoir qui va mourir, il fait son boulot et puis c’est tout, pas de quoi s’énerver. Il faudra aussi m’expliquer en quoi le fait de se griller une clope sur scène peut bien ajouter quoi que ce soit à cette entrée en matière… Un début qui me laisse donc un peu perplexe.

          Acte 1. Antigone rentre d’une ballade nocturne, la nourrice la surprend et la questionne. La jeune fille lui décrit la beauté de la nature le matin et la fraîcheur de la rosée sous ses pieds. Un texte très poétique et teinté de nostalgique. Mais pourquoi alors hurle-t-elle ? Le spectateur moyen n’ayant pas de problème d’audition, on se serait contenté d’une déclamation fort classique et plus pondérée. Elle est aussi un rien agaçante à monter sur les chaises et se rouler par terre (qu’on ne nous épargnera à aucun moment). Un peu de tenue tout de même ! Je pense que le metteur en scène a voulu montrer par là la passion du personnage. Pour ma part, je pense que la force de la conviction passe justement par la calme assurance, ce choix a donc été à mes yeux à la limite du contre-sens. Ismène et Hémon sont tout à fait insignifiants, nulle raison de s’étendre donc ; en revanche, Créon m’a particulièrement convaincue. L’acteur a été très bien choisi et colle parfaitement au personnage, jusqu’à la voix profonde qui lui permet d’affirmer son autorité sans avoir à crier comme un putois. Voilà enfin du théâtre !

          A partir de là, tout va mieux. Antigone veut mourir, son oncle ne veut pas, elle a le droit de crier pour le convaincre, c’est dans l’ordre des choses (même si par moments on s’en passerait). Créon est tellement bon qu’il pourrait tenir la pièce à lui tout seul. Mi personnage débonnaire-mi tyran, dont on ne sait s’il faut le plaindre ou le craindre. Le garde amène un peu de fraîcheur dans tout ça, singeant parfaitement le parfait crétin. Malgré une première impression assez traumatisante, la suite coule bien mieux, soit qu’on s’habitue, soit que ça finisse par être plus adapté au texte (et probablement un peu des deux). La mise en scène est décidément une belle réussite qui laisse toute la place au texte d’Anouilh et suffit amplement à sa bonne compréhension. Les acteurs sont assez convaincants et incarnent plutôt bien ces personnages pourtant exigeants. La preuve de la réussite, j’ai été aussi émue devant le texte joué qu’à la lecture et nombreuses sont les scènes qui m’émeuvent aux larmes (si si). Un début un peu surprenant donc mais une suite beaucoup plus réussie. Mon plus gros reproche sera pour le public qui a passé le plus clair de son temps à ricaner (« c’est reposant la tragédie » ahaha), gâchant un peu mon plaisir de me laisser porter par ce texte splendide. Si la pièce ne s’est pas avérée une expérience théâtrale transcendante et que j’eus apprécié un peu plus de subtilité, elle est de qualité et on passe un bon moment. A voir.

Antigone de Jean Anouilh

Jusqu’au 25 octobre

Mise en scène de Marc Paquien

 Avec

Théâtre du Vieux-Colombier

21 rue du Vieux Colombier

75006 Paris

C’est vrai, c’était encore la nuit. Et il n’y avait que moi dans toute la campagne à penser que c’était le matin. C’est merveilleux, nourrice. J’ai cru au jour la première aujourd’hui.

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Créon

La vie n’est pas ce que tu crois. C’est une eau que les jeunes gens laissent couler sans le savoir, entre leurs doigts ouverts. Ferme tes mains, ferme tes mains, vite. Retiens-la. Tu verras, cela deviendra une petite chose dure et simple qu’on grignote, assis au soleil. Ils te diront tout le contraire parce qu’ils ont besoin de ta force et de ton élan. Ne les écoute pas. (….) Rien n’est vrai que ce qu’on ne dit pas… Tu l’apprendras, toi aussi, trop tard, la vie c’est un livre qu’on aime, c’est un enfant qui joue à vos pieds, un outil qu’on tient bien dans sa main, un banc pour se reposer le soir devant sa maison. Tu vas me mépriser encore, mais de découvrir cela, tu verras, c’est la consolation dérisoire de vieillir ; la vie, ce n’est peut-être tout de même que le bonheur. (…)

Antigone

Quel sera-t-il, mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la petite Antigone ? Quelles pauvretés faudra-t-il qu’elle fasse elle aussi, jour par jour, pour arracher avec ses dents son petit lambeau de bonheur ? Dites, à qui devra-t-elle mentir, à qui sourire, à qui se vendre ? Qui devra-t-elle laisser mourir en détournant le regard ?

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Oui, j’aime Hémon. J’aime un Hémon dur et jeune ; un Hémon exigeant et fidèle, comme moi. Mais si votre vie, votre bonheur doivent passer sur lui avec leur usure, si Hémon ne doit plus pâlir quand je pâlis, s’il ne doit plus me croire morte quand je suis en retard de cinq minutes, s’il ne doit plus se sentir seul au monde et me détester quand je ris sans qu’il sache pourquoi, s’il doit devenir près de moi le monsieur Hémon, s’il doit appendre à dire « oui », lui aussi, alors je n’aime plus Hémon.

Mes lectures

Pensée magique, Augusten BURROUGH

          Après une enfance mouvementée, Augusten est allé s’installer à New-York où il travaille pour une agence de pub. S’il a réussi à plus ou moins s’intégrer à la société, il reste toutefois quelque peu ravagé, et ce pour notre plus grand bonheur. Nous suivons ici la suite de ses aventures, avec toujours autant de détails croustillants sur sa vie rocambolesque. Tout un programme !

          Je vous avez parlé du jeune Augusten, rencontré dans Courir avec des ciseaux (oui, oui, on est presque des intimes maintenant). J’avais adoré ce livre à l’humour ravageur et au personnage aussi horripilant qu’attachant. J’avais été terriblement déçu que l’histoire s’arrête. Fort heureusement, l’auteur n’écrit qu’autour de sa biographie ce qui offre donc quelques occasions d’en savoir plus. J’ai raté l’épisode de l’entrée dans l’âge adulte – ce que je compte arranger très vite – et me suis directement trouvée propulsée vers la dure trentaine de notre héros.

          Contre toute attente, il s’est trouvé un métier respectable et vit de manière à peu près civilisée à New-York. Il est toujours célibataire et se désespère de son début de calvitie. Ses problèmes psychologiques ne sont pas tout à fait réglés et il lui arrive donc encore de montrer quelques signes de graves névroses… Ajoutez-y une certaine tendance à se mettre dans des situations impossibles et vous aurez un livre décapent ! Ce roman est peut-être un peu moins savoureux que le précédent mais on y retrouve bien le même esprit totalement farfelu. C’est avec délectation que j’ai suivi la suite de ses aventures. Augusten Burrough est décidément un auteur à suivre !

S’il y a une chose à laquelle je ne suis pas, mais alors  absolument pas allergique, c’est bien les produits chimiques. Je tiens à savoir que cet épais liquide bleu que je déverse dans la cuvette des W-C a été testé et testé encore sur des lapins, des singes, et tout ce qu’ils peuvent entasser dans leurs cages de laboratoire.

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Ce qu’il y a de merveilleux chez les enfants, c’est qu’ils ne disposent pas d’émotions complexes. ils ont la dotation de base ; les options, ce sera pour plus tard.

Mes lectures

Courir avec des ciseaux, Augusten BURROUGHS

Attention, attention, gros coup de coeur !!!

          Le jeune Augusten a une enfance quelque peu inhabituelle. Sa mère, une poétesse méconnue, connaît des périodes de folie. Son père l’ignore. Son frère est un étranger. Heureusement (pour nous du moins), le psychiatre de sa mère le recueille. Il va intégrer une fratrie des plus insolites. Une famille dans laquelle on consulte la Bible comme un jeu de tarots, où chacun est libre de ses choix au delà de 10 ans et où la liberté est le maître mot. Désopilant.

          Autant le dire tout net : j’ai totalement A-DO-RÉ ce livre ! J’hésite à me lancer dans le culte pur et simple de cet auteur. J’ai eu un peu de mal à démarrer. Je trouvais ça pas mal mais l’écriture un peu trop polissée me gênait. La quatrième de couverture alléchante annonçait une adolescence extraordinaire et j’étais un rien septique à la lecture des premières pages. Mais cette tiédeur n’a pas duré. Très vite l’histoire décolle. La mère du personnage devient folle et il est recueilli dans la famille de son psy, lui-même pour le moins dérangé.

          Notre héros se retrouve donc dans un genre de famille hippie (c’est plus ou moins l’époque) où tout semble permis. Il ne va plus à l’époque et se lance dans les expériences les plus farfelues. Une pareille vie, assortie d’une telle imagination, donne un livre foisonnant, riche en péripétie, en deux mots : totalement dingue. J’ai ri, suis allée de surprise en surprise et aurait voulu que l’histoire continue encore. Je me suis d’ailleurs précipitée pour acheter la suite (qui n’est pas une suite à proprement parler mais une autre autobiographie). Je songe même à distribuer ce livre autour de moi. Un humour grinçant et des situations rocambolesques : ce livre fait un bien fou, un concentré de fantaisie qui fait le plus grand bien.

Le roman a été adapté au cinéma, un résultat mitigé d’après les critiques.

Mes lectures

Laurent GAUDÉ, Le soleil des Scorta

          La lignée des Scorta est née en 1870 à Montepuccio, un petit village au sud de l’Italie où le soleil rend fou. Descendants d’un brigand sans envergure, ils sont condamnés à l’opprobre et la pauvreté. Mais il existe des richesses plus grandes que l’argent : le dévouement à la famille, l’amour de la terre et la soif de vivre. C’est cela qu’il ont promis de se transmettre, de génération en génération, afin que se perpétue leur héritage.

          Ce roman avait reçu en 2004 le prix Goncourt et j’en avais entendu dire le plus grand bien, aussi bien sur le moment que depuis. J’avais donc depuis un moment envie de le lire, mais ayant la manie d’éviter ce dont on parle trop… Je me suis finalement décidée à l’acheter il y a peu. Lorsque je vous ai présenté les nouveautés de ma bibliothèque, j’ai oublié de le citer, et c’est ainsi, que j’ai choisi de le lire en premier.

          Il n’y a pas à dire, le hasard fait parfois très bien les choses ! Je suis de suite rentrée dans ce texte, qui sent à plein nez la terre sèche d’Italie. L’écriture est sans fioritures, simple et belle. Le texte se lit très facilement, les pages défilent sans qu’on ne les voie passer. J’ai beaucoup aimé l’histoire de cette famille, qui n’a rien de bien exceptionnel mais en rappelle bien d’autres. Elle est contée avec une retenue qui la rend plus touchante encore. On est en Italie, mais bien des familles de paysans, ouvriers, pêcheurs ou petits commerçants pourraient s’y reconnaître. C’est l’histoire d’une famille sans prestige, condamnée à un travail éternel et qui pourtant y trouve son bonheur.

          J’ai trouvé ce texte très juste et très beau. Il pose des questions essentielles sur la famille, le bonheur, la vie. J’ai aimé la description de cet attachement à la terre, pourtant si rude. Cet amour du travail éreintant et des choses simples. Rien d’exceptionnel en apparence dans ce petit livre. Pas de style alambiqué ou de grands discours. Une sobriété qui rend hommage aux hommes et aux femmes qu’il décrit. Un texte d’une grande justesse, à la portée de tous. J’ai pris un grand plaisir à le lire, un de mes coups de coeur de l’année.

Une journée était déclarée bonne lorsqu’on avait pu faire un repas digne de ce nom. A deux repas la journée était exceptionnelle et plongeait Giuseppe dans une bonne humeur qui pouvait l’accompagner plusieurs jours. 

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Donato resta bouche bée.

– Pourquoi me dis-tu cela, zio ? demanda-t-il ?

– Parce que je vais mourir et que tout sera englouti avec moi. Je veux qu’au moins une personne sache ce que j’ai eu au fond du ventre toute ma vie.