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L’embaumeur ou l’odieuse confession de Victor Renard d’Isabelle Duquesnoy

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          Pour échapper à sa mère et séduire la ravissante et délurée Angélique, Victor Renard, jeune homme au physique disgracieux, apprend le métier d’embaumeur aux côtés de maître Joulia.

          Rentrée littéraire toujours (vous n’avez pas fini d’en entendre parler) avec un des premiers romans que j’ai lu cet été et mon premier coup de cœur de la saison. Je dois avouer que j’ai lu ce texte pour son titre. J’étais intriguée. Quant à la quatrième de couverture, je la trouvais alléchante, ça sentait l’univers bien sombre, avec une pointe d’humour tout de même (ou d’auto-dérision en tout cas), un peu de suspens et d’aventure, bref, ça avait l’air bien. J’ai de suite beaucoup aimé le style. Je ne suis pas sure que la comparaison soit très juste mais quelque part ça m’a un peu rappelé Le parfum de Süskind, un peu en raison de son univers et sans doute aussi pour son personnage principal assez peu charismatique. On reste toutefois ici dans quelque chose de bien moins tordu côté psychologie.

L'embaumeur ou l'odieuse confession de Victor Renard

          J’ai de suite beaucoup aimé le style, joliment travaillé, raffiné et qui pourtant garde une certaine légèreté. C’est très prenant comme écriture et vraiment agréable. Malgré le sérieux de la chose et le style un peu désuet tout à fait délectable, j’ai beaucoup aimé le petit côté décalé qui donne parfois à sourire : on sent que si l’auteur a beaucoup travaillé, elle s’amuse également beaucoup. C’est un régal. Quant à l’histoire, elle fonctionne bien également malgré des passages plus ou moins prenants. Bon, comme je vous le disais, le personnage principal n’attire pas au premier abord une sympathie brûlante. Difforme, pas spécialement malin, maltraité par sa mère, il pourrait à la rigueur inspirer la pitié mais même ça, on peine à lui accorder.

          L’avantage, c’est que pour la peine on se délecte pas mal de ses mésaventures. Surtout au début, on n’a de cesse de se demander ce qui va encore arriver à ce petit garçon geignard. Toutefois, un changement s’opère peu à peu. Notre ami Victor commence à se découvrir des compétences (étranges certes) et presque même des amis, et on devient moins dur à son endroit, on serait presque tentés de le plaindre, d’être de son côté (presque). J’ai bien aimé cet aspect là, cette difficulté à se positionner par rapport au personnage, à savoir ce qu’on pense réellement de lui. Ca change des psychologies bâclées et ça met le lecteur dans une situation finalement assez inhabituelle. Cela dit, si Victor n’est pas très charismatique, on se rend vite compte que comparé à la plupart des autres personnages, il brille par sa sensibilité. C’est vous dire l’ambiance !

Isabelle Duquesnoy (c) Blue Okapi

Isabelle Duquesnoy (c) Blue Okapi

          Vers la moitié du roman, j’ai un moment craint l’ennui. Dès le départ, on sait notre anti-héros aux arrêts pour une raison dont on ignore tout. C’est sa confession qu’il nous livre, comme une ultime tentative d’être compris de ses pairs. Mais assez vite, on se rend compte qu’il va tout nous conter par le menu sans jamais nous donner le moindre indice sur ce qui a bien pu le mettre dans cette inconfortable situation. Et bon, le suspens c’est bien, mais là finalement ça ne prend pas trop, et j’ai eu un moment de tristesse – voire de dépit – en voyant que la confession allait traîner en longueur. Ceci dit, cette petite baisse de régime n’a pas trop duré. Finalement, il se passe tellement de choses dans la vie de Victor Renard qu’on n’a pas exactement le temps de s’ennuyer. Quelques passages m’ont même tiré des grimaces de dégoût, me rappelant toute la joie que je trouvais dans cette lecture.

          J’ai peut-être un peu moins aimé la période de faste du personnage. Finalement je crois que j’en étais venue à aimer le mépriser. Son nouveau statut d’homme respectable en devenait presque triste. Mais fort heureusement, la vie – et son entourage – est tellement ignoble avec lui qu’on se trouve vite consolé. Son idylle ne m’a guère attendrie, que voulez-vous, je dois être sans cœur, mais ce n’est qu’un détail tant elle s’avère servir l’histoire. On n’apprend les raisons de l’incarcération de ce cher Victor qu’à la toute dernière minute. Mais quelles révélations ! C’est glauque à souhait, j’ai adoré ! On en vient même à avoir enfin un réel élan de sympathie pour lui, c’est dire. Ce roman est une vraie pépite. Original, bien écrit, très bien documenté, on prend un plaisir malsain aux aventures si particulières de Victor Renard. Un grand texte.

Je sais que ma condamnation est décidée, le récit des circonstances de mon forfait n’est, à vos oreilles, qu’un divertissement puisque vous en connaissez la fin ; vos gens m’ont surpris en flagrant délit. L’histoire de ma vie, ce sentier qui m’a conduit à commettre ma faute, ne servira qu’à persuader les foules de ma monstruosité. De quoi vous combler, vous divertir, car les affaires comme les miennes se raréfient.

Au revoir là-haut – Pierre Lemaitre

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          Deux rescapés reviennent de la grande Guerre plus ou moins amochés, avec chacun leurs traumatismes, et vivotent tant bien que mal. Ils vont pourtant avoir leur revanche et panser leurs blessures à leur manière en montant une arnaque pour le moins ambitieuse et dépourvue du moindre scrupule. Pendant ce temps, un fantôme de leur passé, sous la forme d’un jeune capitaine, s’enrichit allègrement d’affaires louches en coups fumeux. Mais comment tout cela finira-t-il ?

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           Ce roman est l’un des rares de la rentrée littéraire qui faisait l’unanimité. Je crois bien ne pas avoir lu une seule mauvaise critique à son sujet : tous ceux qui l’ont lu semblent l’avoir apprécié. Si je me méfie de ce genre de consensus, je dois toutefois admettre que ça m’intriguait, d’autant plus que l’auteur n’avait écrit jusque-là que quelques polars qui avaient bonne presse, que le sujet me tentait bien et que mon libraire plaçait lui aussi le livre parmi ses coups de cœur. Quelques nominations sur les listes des grands prix littéraires de la rentrée, il ne m’en fallait pas plus pour que je me lance. Dès le premier chapitre, j’ai été embarquée au cœur de la Grande Guerre. Les personnages sont extrêmement bien brossés, pas toujours courageux, maladroits bien souvent, ils sont terriblement humains.

          J’ai été assez surprise par la force de l’écriture. Si elle n’est pas très « technique », ne fait fait pas dans les grandes envolées lyriques, la phrase ciselée ou le verbe rare, elle possède en revanche une incroyable force d’évocation par la richesse de ses descriptions et la vitalité de ses dialogues. Les images s’imposent d’elles-même à cette lecture et on saisit par la vigueur de certaines d’entre elles. Quant au choix des personnages, je l’ai trouvé très intéressant. Ce ne sont pas des héros mais des hommes comme les autres. On y croise aussi bien de vrais salauds que des gars un peu paumés ou au contraire des têtes sympathiques, comme dans la vraie vie quoi. On est loin des clichés sur la guerre et ce côté-là m’a un peu rappelé un de mes grands coups de cœur de la rentrée littéraire de l’année dernière sur la guerre de 39-45, Les fidélités successives.

          Le roman de Pierre Lemaitre ne manque pas de surprises. On suit en parallèle l’histoire d’Albert et Edouard, et celle du capitaine d’Aulnay-Pradelle. Deux univers que tout semble opposer et que la guerre a fait se rencontrer pourtant. Il est bon de prendre le temps de s’installer dans la vie quotidienne de ces hommes mais on n’en prend pas moins un malin plaisir à suivre leurs déboires, ou bonnes fortunes, forcément en nombre étant données les magouilles dans lesquelles ils trempent. Ce livre est avant tout un excellent roman populaire, avec ce qu’il faut de rebondissements pour tenir le lecteur en haleine de bout en bout en bout. Et ce fut mon cas ! Difficile de le lâcher tant cette lecture est un régal ! Un Goncourt à offrir sans modération.

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Avant guerre, elle les avait démasqués de loin, les petits ambitieux qui la trouvait banale vue de face, mais très jolie vue de dot.

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Le cœur affolé dans la poitrine, le voici dans le hall haut comme une cathédrale, des miroirs partout, tout est beau même la bonne, une brune aux cheveux courts, rayonnante, mon Dieu, ces lèvres, ces yeux, tout est beau chez les riches, se dit Albert, même les pauvres.

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 A la guerre, on veut des morts franches, héroïques et définitives, c’est pour cette raison que les blessés, on les supporte, mais qu’au fond, on ne les aime pas.

Artemisia – Alexandra LAPIERRE

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          Artemisia Genteleshi est la fille d’un peintre romain de la Renaissance. Elle sera son élève puis suivra l’enseignement d’Agostino Tassi. Alors âgée de 17 ans, il la violera avant de lui promettre le mariage. Elle lui fera un procès afin de tenter de sauver son honneur. Elle se mariera ensuite et partira pour Florence. Elle connaîtra là-bas le succès et sera la première femme à entrer à l’Académie de peinture et à pouvoir vivre en toute indépendance. Un destin exceptionnel qui méritait bien qu’on s’y attarde.

         Je vous avais déjà parlé d’Artemisia dans deux articles : un sur le film qui est consacré à son histoire de viol, l’autre concernant l’exposition qui lui était consacrée au Musée Maillol. Le film m’a donné envie de connaître l’artiste qui m’a donné envie d’en savoir plus sur la femme. Un véritable coup de coeur doublé d’un arrière-goût de mystère des plus existants. Ainsi, je me suis lancée dans la lecture de cette longue autobiographie. L’histoire est traitée par le biais du roman historique. Ainsi, si les faits évoqués sont bien réels, l’auteur s’offre la liberté de combler les vides, et surtout d’évoquer les pensées et sentiments de ses personnages.

         J’ai trouvé ce choix un peu dommage. J’aurais pour ma part préféré une autobiographie pure s et simple. L’histoire en elle-même est déjà tellement incroyable, nul besoin d’en rajouter. Les faits se suffisaient, tout cet étalage de sentiments (supposés qui plus est) est tout à fait superflu. Ceci dit, le style est agréable (mis à part ces détours par la fiction donc), très fluide. L’ouvrage se lit très bien et est assez précis sans être obscur pour le néophyte, d’où sans doute sa longueur : expliquer prend forcément un peu de temps. J’y ai personnellement appris plein de chose, et ça m’a donné envie de me pencher de plus près sur les toiles des maîtres de la Renaissance italienne. Un livre très intéressant et fort agréable, et quitte à me répéter, un destin de femme tout simplement incroyable. A dévorer sans retenue.

Les mille automnes de Jacob de Zoet

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          En 1799, Jacob de Zoet fait partie des rares européens à commercer avec le Japon. Il est en poste comme clerc à Dejima, un comptoir aux portes de Nagazaki dont il ne peut sortir. Dans ce pays où les étrangers sont parqués loin de la population, où l’intégration est interdite, il va découvrir un univers étrange et fascinant. Lui qui s’était engagé pour 5 ans espérant faire fortune pour pouvoir épouser la femme qu’il aime, va sans le savoir au devant d’une vie d’aventures. Un voyage qui lui réservera bien des surprises et le changera à jamais.

          J’ai mis un peu de temps pour rentrer dans cette histoire très riche. Si le style m’a de suite plu, il est assez travaillé et demande un certain temps d’adaptation. Ensuite, comme le personnage, il faut se familiariser avec un environnement nouveau, des personnages, une époque, un lieu, des coutumes… Beaucoup de choses à intégrer à la fois. Une profusion de détail, une écriture riche, qui déroutent un peu. Toutefois, malgré ces premières pages un peu difficiles, l’histoire démarre assez vite et sait accrocher son lecteur.

          J’ai beaucoup aimé cette plongée dans un comptoir oublié du Japon à la toute fin du XVIII° siècle. Contrairement à la plupart des fresques du genre, on échappe aux rebondissement attendus. Si l’histoire est riche en péripéties, le dénouement en est toujours incertain. On se laisse bien souvent surprendre par le tour que prennent les évènements, loin des habituels clichés. Il y a beaucoup de choses dans ce roman : de l’histoire, de l’action, de la culture, de l’amour… Un livre qui échappe presque à la description tant il est riche et complexe. J’ai trouvé l’aspect culturel et historique absolument passionnant. La confrontation entre orient et Occident est décrite avec subtilité. Les personnages sont aussi très travaillés, dressés avec finesse, ils sont attachants sans tomber dans le pathos. Une fresque extrêmement réussie.

          S’il faut fournir quelques efforts pour s’immerger dans ce livre, cela en vaut grandement la peine. Le moins qu’on puisse dire c’est que je n’ai pas dévoré cet ouvrage, j’ai eu besoin de pauses fréquentes pour m’imprégner de chaque détail et voir le puzzle se mettre en place (même si vers la fin le rythme s’accélère sérieusement). Un livre dans lequel on plonge peu à peu et qu’on ne quitte qu’à grand regret, tant l’univers créé est fort et séduisant. Des intrigues qui s’entre-croisent, un volet historique très documenté, un voyage au coeur du Japon, une histoire d’amour délicate, un style magistral : un vrai grand moment de littérature. L’excellente nouvelle ? David Mitchell est jeune, nous avons encore de nombreuses aventures à vivre à travers ses histoires.

L’amour est la chose du coeur. ou bien : l’amour est comme le sake : on boit, il y a une nuit de joie, oui ; mais le matin froid arrive, et on a de la migraine et le ventre est malade. Un homme peut aimer les concubines car quand l’amour meurt il dit « au revoir » : c’est plus aisé et il n’y a pas de blessures. le mariage est différent. Le mariage c’est la chose de la tête : le rang… le commerce… la lignée.

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C’est pas les bonnes intentions qui pavent la route de l’enfer. C’est les bonnes raisons qu’on se donne.

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Le ventre recherche la nourriture ; la langue, l’eau ; le coeur, l’amour ; et l’esprit, les récits.

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Un récit se doit d’avancer. Le malheur est mouvement ; la satisfaction est inertie.

Message pour un visiteur anonyme

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          Aujourd’hui, quelqu’un a visité ce blog en cherchant « auteur similaire à Folco ». Ayant moi-même désespéremment essayé de trouver un équivalent à ce génie trop peu connu, je me suis sentie dans l’obligation de laisser un petit mot pour répondre à cette recherche.

          J’ai écumé les sites internet, erré dans les librairies, demandé conseil à des lecteurs en tous genres, spécialistes ou non : il n’existe aucun équivalent à la plume acérée de Michel Folco. Son style est unique et nulle part ailleurs on ne retrouve une telle érudition mêlée à un humour aussi corrosif. Je sais que la déception est rude, mais il en est ainsi.

          Il y a bien Pourquoi j’ai mangé mon père, de Roy Lewis, dans le genre humour décapant, mais il y manque le solide de fond historique qui fait qu’on se sent quand même beaucoup plus cultivé à la lecture de Folco. Coté roman historique, le style est souvent un peu tristounet. Et s’il y a bien quelques auteurs à l’humour grinçant, aucun ne mêle les genres avec autant de bonheur. Vous me voyez désolée d’annoncer de si tristes nouvelles, et si quelqu’un découvre un auteur digne de tenir la comparaison, qu’il n’hésite pas à faire partager sa trouvaille. D’ici-là, attendons sagement le prochain ouvrage du génial écrivain et relisons pieusement les anciens.