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La littérature et le sida

          Comme promis, voici une première page thématique. Pour la première, je ne vais pas faire dans l’originalité mais reprendre le thème qui a marqué mon année 2011 : la littérature et le sida. Je sais, on va encore me dire que c’est déprimant mais pas du tout ! La littérature sur le sida est étonnamment optimiste. L’occasion de revenir un peu sur les livres qui ont marqué mon année et de clôturer ainsi ce travail.

          La littérature sur le sida est née au début des années 90, au moment où la maladie s’est transformée en véritable pandémie et a décimé le milieu homosexuel. C’est aussi à cette époque que des chercheurs français identifient le virus, lui donnent un nom, et que les premiers traitements font leur apparition. Cette maladie, dont on sait alors très peu de choses, crée un véritable vent de panique et est à la naissance d’une forte création artistique. La littérature a voulu dire cette impuissance face à un fléau méconnu. Hervé Guibert fut un des premiers à oser avouer qu’il en était atteint et a placé la maladie au centre de son oeuvre. À l’ami qui ne pas sauvé la vie retrace l’annonce de la maladie et décrit aussi bien les symptômes physiques que la douleur psychologique. Étrangement, il apparaît que si la maladie et la mort certaine qu’elle entraîne fait bien sûr peur, elle est aussi accueillie comme une incitation à profiter d’autant plus du temps qu’il reste pour parachever son oeuvre. Une idée qu’on retrouvera chez bien d’autres artistes. Le protocole compassionnel est la suite du premier et se centre plus sur le traitement, les espoirs, la vie avec la maladie. Deux livres forts, non dénués d’humour, où la maladie apparaît avant tout comme le meilleur des sujets.

          Autre très beau livre, Ce sont amis que vent emporte d’Yves Navarre. Ici la maladie est presque secondaire, elle s’efface devant une fabuleuse histoire d’amour entre deux hommes en phase terminale du sida. Un texte très émouvant et totalement dénué du pathos qu’on pourrait attendre dans ce type de sujet. Un livre que je classe sans hésiter parmi les beaux qu’il m’ait été donné de lire. Plus surprenant encore, un livre drôle. Oui oui, un livre sur le sida qui nous fait rire (jaune, certes, mais tout de même !). Air conditionné est un roman contemporain qui se passe dans la milieu de l’édition. Un homme vient de perdre son compagnon du sida et veut lutter contre l’exclusion qu’il a vécu. Une dénonciation à la fois de la manière dont la société traite ses malades mais aussi et surtout du terrible milieu de l’édition. Le cynisme dont fait preuve l’auteur m’a ravie.

          Inclassable, Alexandre Bergamini avec Sang damné. Un livre d’une grande complexité et d’une rare maîtrise. L’auteur mêle autobiographie, poésie, extraits d’articles ou de procès verbaux. C’est extrêmement bien écrit, on se laisse totalement porter par la force de cette écriture. Un texte très personnel et pour le moins original. On  retrouve une fascination pour la maladie qu’on pouvait déjà voir chez Hervé Guibert. Un texte déroutant qui met à mal bien des préjugés. Il permet également d’informer sur l’avancée des traitement et la vie d’un séropositif aujourd’hui. Une dédramatisation qui peut surprendre. Un texte un peu difficile sans doute mais qui mérite le détour, pour un livre qui peut se comparer aux plus grands.

          Voilà pour mes coups de coeur. Il y a d’autres livres qui m’ont moins convaincue. Parmi eux Les quartiers d’hiver de Jean-Noël Pancrazi, qui a reçu le prix Médicis. Ecrit au début des années 90, il retrace l’histoire d’un homme dont les amis meurent les uns après les autres du sida. Un texte tout en retenu que j’ai trouvé un peu ampoulé. Dans un tout autre genre, un témoignage, celui de Barbara Samson, On n’est pas sérieux quand on a 17 ans. Le récit d’une écervelée inconsciente qui se victimise à souhait. Un livre qui a cependant beaucoup ému et semble continuer aujourd’hui. Enfin, un livre que j’ai aimé mais dans lequel le sida me semble très en retrait par rapport à l’histoire d’amitié qui constitue le fil conducteur de l’histoire, Kyoko, de Ryû Murakami.

          En définitive, le sida en littérature est souvent un prétexte à l’écriture. Les autobiographies ont souvent tendance à se pencher sur l’aspect médical, ce qui leur donne un aspect informatif. Mais ce sont aussi dans ces textes personnels qui offrent des approches de la maladie souvent surprenantes. On imagine la détresse que doit être l’annonce d’une mort certaine et pourtant, beaucoup de ces auteurs transforment la maladie en « chance ». Elle permet de découvrir des horizons nouveaux, de se dépasser tant qu’il est encore temps. L’écriture devient un exutoire. Etonnamment, ce qui ressort de cette proximité de la mort, c’est avant tout la fureur de vivre.

          Bien sûr cette liste n’est pas exhaustive, je suis loin d’avoir tout lu sur le sujet. Des ouvrages critiques sont également parus sur cette littérature un peu particulière. Le cinéma c’est aussi penché sur le sujet. Je suis plus ignorante encore sur la question. Toutefois, je peux vous signaler le documentaire d’Hervé Guibert, La pudeur ou l’impudeur. Un film extrêmement poignant. Les images sont souvent insoutenables. A ne regarder que si vous n’êtes vraiment pas impressionnable. Côté fiction, le plus connu est Les nuits fauves de de Cyril Collard, que je n’ai malheureusement toujours pas vu. Je pense que le seul film que j’ai sur le sujet est Les témoins d’André Téchiné que j’avais plutôt aimé. J’y avais trouvé quelques longueurs me semble-t-il mais c’est un film qui m’a tout de même marquée.

          Le mois prochain, c’est promis, je choisirai un sujet plus porteur. En attendant, j’espère que vous partirez à la découverte de quelques uns de ces auteurs qui ont illuminé mon année.

Mes lectures

Hervé GUIBERT, Fou de Vincent

          Un livre qui se présente comme un journal à rebours de l’histoire d’amour d’Hervé et Vincent. On commence par le mort fictive de l’amant pour revenir peu à peu jusqu’à la rencontre. Troublant. 

          Un de mes textes préférés d’Hervé Guibert que j’avais totalement oublié de vous présenter. Un tort enfin réparé. A part la mort de Vincent, tout dans ce récit est, d’après les dires de son auteur, extrait du journal qu’il tenait. Le texte se présente donc comme un vrai journal. Des paragraphes de longueurs variées, à la 1° personne et qui, toujours, parlent de la même histoire d’amour.

          Le fait de revenir en arrière est particulièrement troublant. C’est ce que j’aime dans ce livre. Les repères sont bouleversés. J’aime également beaucoup la mort fictive de Vincent que je trouve aussi imaginative que poétique. Une histoire particulièrement forte dont je ne me lasse pas.

L’être qui manque à ma vie : celui qui saura me battre ; j’ai cru un temps qu’il sortirait de T., que ce serait un être compris dans lui qui s’en dédoublerait, mais il n’en a rien été ; j’ai cru longtemps que ce serait Vincent, mais il n’en est rien.

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Le (un) travail de la littérature : apprendre à se taire.

Mes lectures

Chloé DELAUME, Le cri du sablier

          L’histoire décousue d’un drame sanglant, racontée à la première personne.

         On ne sait pas bien qui parle dans ce livre. Un « je » qui n’est pas bien défini. En revanche, la souffrance est partout. L’écriture est très décousue. Des bribes de phrases qui s’enchaînent, retraçant des pensées, des sensations décousues. Je n’ai pas du tout accroché avec ce style. C’est le genre qu’on doit lire d’une traite et je n’ai pas réussi, buttant sur les mots sans trouver le rythme adéquat. Pourtant, il y a du génie dans cette écriture. Elle paraît comme essoufflée, se livrant dans le désordre de peur de ne pouvoir tout dire avant l’asphyxie. Un style qui sort du lot et une manière brillante de traiter ce sujet difficile. Je vous invite à tenter vous aussi l’expérience.

Ce n’est pas un spectacle pour les enfants. Conclurent-ils de concert le choeur sut s’accrocher. Dans la cage d’escalier la ribambelle noircie. La concierge coryphait le Kleenex à la main. Vacillante aux cothurnes le vernis fut brossé. A la montée des marches le silence s’imposa dans la crémeuse tension qui suit l’extrême-onction.

Mes lectures

Hervé GUIBERT, Le protocle compassionnel

          Hervé Guibert signe ici la suite dÀ l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie. Il continue à nous conter sa maladie et son traitement, entre fiction et témoignage.

          On retrouve dans ce roman, les mêmes thèmes et les mêmes traits d’écritures que dans le premier. La maladie est peut-être plus présente encore, ou en tout cas plus parasitée par l’espoir d’une rémission. L’aspect médical semble plus présent encore : beaucoup de scènes se déroulent à l’hôpital. On retrouve cependant toute la finesse et l’humour d’Hervé Guibert. Son dévouement à la littérature aussi. À la relecture, j’ai pu me rendre compte que beaucoup de passages que j’attribuais à À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie se trouvent en réalité dans Le protocole compassionnel. Un livre dur et émouvant, dont la seconde lecture m’aura dévoilé un roman bien plus sensible que l’impression que j’en avait gardée.

Je cavalai comme le cheval éventré, à l’abattoir, continue de galoper dans le vide, suspendu à son treuil, la tête en bas, et se dévidant de son sang.

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Le crapaud mange des mouches et des petits insectes qu’il lape rapidement pour les mâcher ensuite pendant des heures dans la poche de son goitre. Le faucon pioche le crapaud. L’homme mange des animaux, des agneaux, des cochons de lait, des entrailles, des cervelles, des reins et des rognons blancs, des coeurs, des poulpes, de batraciens frits, des organismes palpitants, des huîtres crues. Le sida, microscopique et virulent, mange l’homme, ce géant.

Mes lectures

Hervé GUIBERT, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie

          Hervé Guibert se sait atteint du sida quand il écrit ce livre. Il nous y conte sa maladie, son quotidien de malade : la douleur, le désespoir, l’ignorance dans laquelle on se trouve à l’époque. Mais n’oublions pas que c’est un romancier qui nous parle. Tout n’est pas à prendre pour argent comptant dans cet ouvrage, l’auteur se joue des codes de l’autobiographie et travestit les faits à sa guise. Entre témoignage et fiction, un très bel exemple d’autofiction. Et bien qu’on en connaisse l’issue, un suspens nous tient en haleine jusqu’à la dernière page.

Hervé Guibert par son ami Hans Georg Berger

          À l’occasion de sa relecture dans le cadre de mon mémoire, j’en profite pour vous présenter l’ouvrage qui est coeur de mon travail depuis maintenant plusieurs mois. Difficile donc d’être objective. Ce livre m’avait beaucoup étonnée à la première lecture. Je l’avais trouvé émouvant et incroyablement intense, même si le style un peu sec à mon goût, ne m’avait que moyennement emballée. Une lecture toutefois très marquante. La maladie est traitée dans ce livre de façon incroyable. L’auteur la traite avant tout comme un sujet d’écriture passionnant, semblant par moment la regarder d’un oeil extérieur. Une force donnée par le besoin d’écrire que j’ai trouvée terriblement belle.

          Cet ouvrage m’a semblé illustrer parfaitement ce passage des lettres à un jeune poète de Riner Maria Rilke :

Cherchez en vous-mêmes. Explorez la raison qui vous commande d’écrire; examinez si elle plonge ses racines au plus profond de votre cour; faites-vous cet aveu : devriez-vous mourir s’il vous était interdit d’écrire. Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit; me faut-il écrire ? Creusez en vous-mêmes à la recherche d’une réponse profonde. Et si celle-ci devait être affirmative, s’il vous était donné d’aller à la rencontre de cette grave question avec un fort et simple « il le faut », alors bâtissez votre vie selon cette nécessité; votre vie, jusqu’en son heure la plus indifférente et la plus infime, doit être le signe et le témoignage de cette impulsion.

          Hervé Guibert répond parfaitement à cette question et a bâti toute sa vie sur son oeuvre à venir, mêlant inextricablement l’une et l’autre. Écrivant jusqu’à la mort. Un travail monumental et d’une rare unité, où chaque détail vient nourrir ce projet fou de faire de sa vie son oeuvre, et de son oeuvre sa vie. Jusque dans la maladie, c’est avant tout à un écrivain sûr de son talent que nous avons affaire. C’est à la relecture du texte qu’on voit apparaître une structure complexe et une écriture ciselée, véritables travaux d’orfèvres. Un livre qui s’il peut émouvoir à la première lecture, est bien plus profond et habile qu’il n’y paraît et ne dévoile ses indéniables qualités littéraires qu’au lecteur attentif. Un livre qui a fait scandale, notamment parce qu’Hervé Guibert y dévoile que son ami Michel Foucault est mort atteint du sida, ainsi bien sûr que par son sujet même et l’absence de fausse pudeur avec laquelle il le traite. Un livre qui a ému et choqué, déclanchant une vive polémique, faisant oublier un peu vite les qualités littéraires de l’ouvrage et le talent de son auteur. Un très beau texte et un auteur fascinant qui mériterait d’être enfin reconnu comme une des figures majeures de la littérature du XX° siècle.

J’ai eu le sida pendant trois mois. Plus exactement, j’ai cru pendant trois mois que j’étais condamné par cette maladie mortelle qu’on appelle le sida. Or je ne me faisais pas d’idées, j’étais réellement atteint, le test qui s’était avéré positif en témoignait, ainsi que des analyses qui avaient démontré que mon sang amorçait un processus de faillite. Mais, au bout de trois mois, un hasard extraordinaire me fit croire, et me donne quasiment l’assurance que je pourrais échapper à cette maladie que tout le monde donnait encore pour incurable. De même que je n’avais avoué à personne, sauf aux amis qui se comptent sur les doigts d’une main, que j’étais condamné, je n’avouai à personne, sauf à ces quelques amis, que j’allais m’en tirer, que je serais, par ce hasard extraordinaire, un des premiers survivants au monde de cette maladie inexorable.

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Jules, à un moment où il ne croyait pas que nous étions infectés, m’avait dit que le sida est une maladie merveilleuse. Et c’est vrai que je découvrais quelque chose de suave et d’ébloui dans son atrocité, c’était certes une maladie inexorable, mais elle n’était pas foudroyante, c’était une maladie à paliers, un très long escalier qui menait assurément à la mort mais dont chaque marche est un apprentissage sans pareil, c’était une maladie qui donnait le temps de mourir, et qui donnait à la mort le temps de vivre, le temps de découvrir le temps et de découvrir enfin la vie, c’était en quelque sorte une géniale invention moderne que nous avaient transmis ces singes verts d’Afrique. Et le malheur, une fois qu’on était plongé dedans, était beaucoup plus vivable que son pressentiment, beaucoup moins cruel en définitive que ce qu’on aurait cru. Si la vie n’était que le pressentiment de la mort, en nous torturant sans relâche quant à l’incertitude de son échéance, le sida, en fixant un terme certifié à notre vie, six ans de séropositivité, plus deux ans dans le meilleur des cas avec l’AZT ou quelques mois sans, faisait de nous des hommes pleinement conscients de leur vie, nous délivrait de notre ignorance.

Et voici le lien vers la vidéo du passage d’Hervé Guibert dans Apostrophes à l’occasion de la sortie du roman.

http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/I07290571/herve-guibert-a-l-ami-qui-ne-m-a-pas-sauve-la-vie.fr.html