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Kanak : l’art est une parole au musée du Quai Branly

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          Le musée du Quai Branly propose la plus importante exposition réalisée sur la culture kanak. Elle rassemble plus de 300 œuvres venues du monde entier et présentées par la voix des kanaks eux-mêmes afin de mieux comprendre leur vision du monde. Mais un dialogue s’établit aussi avec un passé colonial qui a souvent mené à la violence. L’exposition est construite autours de différents axe parmi lesquels la maison, les esprits et la parole.

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Kanak parole afp Une fois de plus, il m’aura fallu beaucoup de temps pour vous parler de cette exposition. Le moins qu’on puisse dire c’est que je ne suis pas au comble de l’efficacité ces temps-ci et mon avis étant assez mitigé, je craignais un peu de me lancer dans la rédaction de cet article qui s’annonçait quelque peu ardue. Mais bon, à force de laisser traîner, le temps passe et alors que j’ai vu l’accrochage presque dès l’ouverture, l’heure de le fermeture a presque sonnée, il était plus que temps de faire quelque chose et de sortir ma plus belle plume pour y consacrer un petit article. L’exposition est de taille importante et les œuvres sont présentées de manière originale puisque le texte explicatif est à la première personne, comme si le peuple kanak s’adressait directement au visiteur pour présenter sa culture et sa vision du monde. Une mise en scène très axée sur la parole que j’ai trouvée assez réussie.

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          J’ai été un peu moins enthousiaste quant au contenu. La première partie contient énormément d’ornements de portes. Certains sont très spectaculaires mais cela a un côté un peu répétitif tout de même et j’aurais pour ma part souhaité voir des choses un peu plus variées. De même pour la suite où un grand nombre de haches ornementales sont présentées. Les objets sont dans l’ensemble intéressants mais chacun est présenté en grand nombre, ce qui peut avoir un côté lassant lorsqu’on n’est pas spécialiste. De plus, si les questions de la parole, de la famille ou de la culture de l’igname sont intéressantes, il me semble que ce n’est toutefois pas ce qu’il y a de plus crucial dans les relations franco-kanakes, avec notamment un passé colonial très lourd. Aujourd’hui encore, la question reste épineuse et j’ai trouvé que le sujet était très largement évité.

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dscf1344Le sujet est en effet sensible et il est difficile de l’aborder sans froisser les susceptibilités, d’un côté comme de l’autre. Question pour le moins épineuse donc… Elle est tout de même abordée mais un peu en pointillé. En effet, l’exposition se construit autour d’un parcours principal, très politiquement correct donc, toutefois, de petites salles sont aménagées un peu marge pour aborder les points plus sensibles. Une manière de faire qui m’a un peu dérangée. En effet, le jour où nous avons visité l’exposition, il y avait relativement peu de monde, pourtant, certaines de ces petites salles étaient bondées, dont une sur l’habitat et le mode de vie notamment qui me semblait très intéressante et dont je n’ai pas pu lire la totalité du texte. Les suivantes sont consacrées à l’évangélisation ou aux différentes révoltes sur l’île. J’ai trouvé ces aspects-là passionnants et assez scandaleux qu’il soit possible de passer à côté par la conception même de l’exposition. On évite de regarder à droite et à gauche et hop, la culture kanak ce n’est plus que masques et appliques de portes, je trouve ça un peu facile et très honnêtement, ça me révolte ! Je sais, je suis une fille naïve avec des idéaux, je n’ai pas fini d’être déçue…

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          Il y a donc en quelque sorte un parcours principal, sur la culture kanake traditionnelle et un parcours secondaire, sur les aspects coloniaux. Bon, pourquoi pas me direz-vous ? Moui, sauf que ce n’est pas très clair et que ça donne la très nette impression qu’on planque ce qui dérange dans un coin. Ce qui est dommage car j’ai trouvé cette partie-là très bien traitée et franchement passionnante. Je n’en dirais pas tant du reste de l’exposition… Il y a certes des choses intéressantes, sur la place de la parole notamment, ou l’usage de masques, mais j’ai trouvé que ça manquait cruellement d’objets du quotidien. Nous avons vu moultes appliques de portes de cases ou haches ostentatoires mais très peu de choses pouvant nous aider à nous représenter de manière concrète le mode de vie kanak. Un peu plus de diversité dans le choix des œuvres exposées aurait peut-être permis de se faire une meilleure idée de la manière dont vivent les gens. Pas grand chose sur les costumes par exemple, ou sur la nourriture (en de l’igname, sujet très développé, il est vrai).

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Nouvelle-Calédonie - Houaïlou : Le Chef Mindia et ses lieutenants Mais il faut bien admettre qu’il est difficile de tout dire en si peu de temps ! Toutefois, j’ai été frustrée de ne pas toujours arriver à très bien remettre les choses dans leur contexte. Il y a des cartes des îles, quelques photographies auraient pu aider à visualiser un peu mieux les lieux. De même pour les fameuses portes de cases, un petit dessin aurait été largement aussi éloquent qu’un grand discours. J’ai trouvé que la partie secondaire de l’exposition permet de mieux se projeter, à travers des photographies, des objets variés et des témoignages ; j’aurais aimé retrouver cela dans la partie principale. Heureusement, certaines parties de l’exposition sont un peu plus riches en photographies, avec notamment un diaporama de passionnant de gens qui se faisaient tirer le portrait en costume traditionnel au début du siècle. Finalement, de salle en salle, une certaine image de la culture kanak finit quand même par émerger.

MQB. Exposition temporaire : "Kanak, l'art est une parole". Du 15 octobre 2013 au  26 janvier 2014.

          Même si j’ai quelques reproches à faire à cet accrochage que je trouve quelque peu discutable dans sa conception (mais prudemment sous-titré autour de la parole, notons-le), il est toutefois très bien réalisé avec une présentation originale, des éclairages qui mettent très bien en valeur les œuvres et la convocation de médias variés. Quelques réalisations contemporaines viennent se mêler à celles plus traditionnelles pour un  rendu très réussi. Malgré ses lacunes, l’exposition atteint il me semble son but en parvenant à faire découvrir certain aspects de la culture kanak et surtout, en donnant envie une fois qu’on l’a quittée de se pencher d’un peu plus près sur le sujet.

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Kanak : l’Art est une parole

Du 15 octobre au 26 janvier

Musée du Quai Branly

37, quai Branly

75007 Paris

De 11h à 19h ou 21h selon les jours, fermé le lundi

9€ exposition seule, 11€ avec les collections permanentes

Ca sent l’été à la capitale

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          Météo France nous prédit la canicule pour le début de la semaine prochaine et en effet, ça commence à sentir bon l’été jusqu’à Paris où l’année fut pourtant bien morose. Voilà maintenant deux semaine que le ciel est bleu et la température idéale : on croit rêver ! J’en profite donc pour vous signaler que Paris plage ouvrira ses portes demain (pour les non-parisiens, des initiative similaires existent dans d’autres villes, sans compter qu’il y a des chanceux qui ont de vraies plages, eux).

          Comme tous les étés, le Châteaux de Versailles propose de grandes eaux nocturnes de toute beauté que je vous recommande chaudement (voir l’article que je leur avait consacré ici) ! Le jardin d’été du Musée du Quai Branly propose des animations gratuites comme des lectures ou des séances de sport. Pour les amateurs de fête foraine, c’est bien sûr la fête des loges qu’il ne faut pas manquer ! Découvrez également de la danse, de la musique, ou du cirque avec Paris quartier d’été. Plein d’idées pour occuper votre week-end ! La suite la semaine prochaine…

Culture occitane : les cathares

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          C’est aujourd’hui un grand pan de la culture occitane que je vais vous présenter. Une histoire tragique, celle d’une religion qui a été éradiquée dans un bain de sang : le catharisme. Issu de la foi chrétienne, il est né en Europe vers la fin du XI° s. et s’est propagé dans le Sud de la France, notamment sur les territoires des comtes de Toulouse. Combattu par l’Eglise et le Roi, il a disparu après une croisade sanglante au début du XIV° s. Voici son histoire.

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          Le catharisme est une religion issue de la chrétienté qui s’est surtout propagée dans le Sud de la France au XI° s. S’il s’est implanté dans de nombreux pays d’Europe, s’est dans le Languedoc, et particulièrement au sud d’Albi, qu’il a pris le plus d’importance. Les cathares souhaitent s’approcher du message originel du Christ. Leur mode de vie est proche de celui des premières communautés chrétiennes et s’appuie essentiellement sur les enseignements du Nouveau Testament. Leur idéal est basé sur une vie ascétique et ils refusent les lieux de cultes, la parole de Dieu pouvant être enseignée partout. On est ainsi dans un idéal de simplicité qui sera plus tard à l’origine de la Réforme et à la naissance du protestantisme.

          Toutefois, le mode de vie cathare se distingue du christianisme sur d’autres plans. Ils ne mangent pas de viande. Pour eux, toute créature ayant du sang est susceptible d’accueillir une âme céleste, selon le principe de la réincarnation. Sur le plan des croyances, les cathares dissocient de manière très nette le Bien et le Mal. Le premier et l’oeuvre de Dieu, le second celle de Satan. Ainsi, la création est divisée en deux parties : le monde spirituel et invisible relève de Dieu et le monde matériel et visible relève au contraire du Diable ; concernant l’homme, son âme divine est donc prisonnière de son corps, création du Malin. Les âmes divines ne sont pas périssables et se réincarnent donc jusqu’au salut final.

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          L’organisation de la hiérarchie est simple et bien organisée. Les croyants s’appellent « bons chrétiens » ou « bons hommes ». Quand au clergé, il est formé de « parfaits » qui ont reçu l’unique sacrement de cette religion, « lo consolament ». Le territoire est ensuite divisé en évêchés qui comporte un évêque assisté d’un Fils majeur et d’un Fils mineur. Les Parfaits mènent une vie dure et dépouillée et se consacrent entièrement au salut de leur prochain, notamment par le biais de la prédication : une vie à l’opposée des excès du clergé catholique. Les femmes peuvent accéder à ce statut. Les cathares souhaitant avant tout être proches du peuple, il n’y a pas de lieux de culte et la bonne parole est dispensée en langue régionale (en l’occurrence l’occitan). La messe catholique était alors en latin et souvent incompréhensible pour le peuple. C’est cette proximité qui a valu au catharisme son succès, et l’a amené à sa perte.

          La Croisade contre les albigeois (nom donné au Cathares pour l’occasion) a été initiée par le pape Innocent III. Il n’admet pas les idées cathares – souhaitant que rien de ce qui se passe dans le monde ne lui échappe – et bien sûr, il ne goûte guère les critiques contre l’Eglise… Plusieurs seigneurs répondent à son appel, dont le célèbre Simon de Montfort, et se croisent contre les hérétiques en 1209. Si la Croisade est née de revendications religieuse, elle se transformera rapidement en guerre de territoire et mettra le pays littéralement à feu et à sang. Les cathares étaient invités à renier leur foi, en cas de refus, la torture puis le bûcher les attendaient. Une forte résistance s’est organisée via un réseau de Parfaits clandestins et certains cathares ont trouvé refuge dans des forteresses de montagne.

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          Parmi les évènements majeurs qui ont marqué cette période sanglante, on trouve le sac de Béziers (1209 à 1213), où après sièges et batailles, la population a été exterminée et les cathares refusant de renier leur foi brûlés. Quand les croisés ont envahi la ville, ils demandent au légat du pape, Arnaud Amaury, comment reconnaître les hérétiques des catholiques, il aurait alors prononcé cette parole devenue célèbre : «Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens.». En 1244, Montségur, dernier bastion cathare, tombe aux mains des croisés ; 200 Parfaits sont brûlés, c’est la fin du catharisme. La Croisade aura eu pour conséquence majeure d’agrandir le domaine capétien – le Roi parvient à mettre un pied en Occitanie, annexant en partie le comté de Toulouse (je vous passe les subtilité politiques et d’alliances qui mèneront à terme à ce résultat) – et de renforcer le pouvoir du Roi comme de l’Eglise. C’est à la suite de cette croisade que la civilisation et la culture occitane verront la fin de leur essor et que les modèles du Nord commenceront à s’imposer dans tout le royaume.

Mille et une nuits

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          Les contes des Mille et une nuits sont connus de par le monde entier ; traduits dans de nombreuses langues, il en existe des versions très diverses. Ils sont un mélange des mythes et croyances orientales et d’images, réelles ou rêvées, façonnées par l’Occident. L’Institut du monde arabe nous invite à découvrir les origines de ce recueil universel et les images que depuis des siècles il a inspirées. 

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          Les Mille et une nuits est un recueil de contes orientaux célèbre dans le monde entier. Shéhérazade est mariée à un sultan cruel qui épouse chaque soir une femme et la tue au matin après leur nuit de noce, afin d’être sûr de ne jamais être trompé. Pour retarder le moment de sa mort, elle le tient en haleine avec des histoires fabuleuses. Il existe de nombreuses versions de ce texte dont certaines sont très anciennes (on trouve des traces du recueil portant ce nom au X° siècle mais son origine est sans doute bien antérieure). Si les contes sont essentiellement originaires d’Inde et de Perse, le texte s’est surtout développé dans le monde arabe. Issus de la tradition orale, ces contes se sont transformés et enrichis au fil des siècles. Fixés pour la première fois à l’écrit au XIII° s., ils ont été traduits dans presque toutes les langues. Considérés comme une littérature mineure car née de la culture populaire, les textes ne seront illustrés que tardivement, sous l’influence de l’Occident.

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           En effet, dès leur traduction au début du XVIII° s., les Mille et une nuits connaîtront en France et dans le reste de l’Europe un grand engouement qui nourrira bien des fantasme et inspirera les artistes. Les textes les plus célèbres comme la légende d’Aladin et la lampe magique, de Sinbad le marin ou d’Ali Baba et les 40 voleurs, bien qu’issues de la mythologie orientale, ont été fixés à l’écrit en français pour être intégrés au récit de Shéhérazade avant d’être traduit en arabe ! La plupart des versions du recueil contiennent environ 200 contes (certains sont récités sur plusieurs nuits) et un seul parvient exactement au total de mille et une nuits, bien que plusieurs tentatives pour atteindre ce nombre symbolique aient été faites. Les éditions occidentales du texte sont richement illustrées et inspireront à leur tour les artistes orientaux. Un texte qui s’est enrichi au contact de différentes cultures : ancré dans la tradition orientale, il fait rêver l’Occident.

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          L’exposition propose environ 300 oeuvres autour de ce texte mythique. Au rez-de-chaussée, sont exposés des recueils des Mille et une nuits de différentes périodes et d’origines géographiques diverses. Du manuscrit au texte imprimé, illustré ou non, oriental ou occidental, nombreux ont été les ouvrages qui ont compilé ces contes orientaux. Un très bel échantillon nous en est présenté parmi lequel quelques textes richement illustrés et de très anciens manuscrits, souvent très bien conservés. Les panneaux explicatifs replacent bien ces oeuvres dans leur contexte et expliquent de manière passionnante et détaillée la naissance de ce monument de la littérature. Si les murs sombres et l’éclairage tamisé nous plongent dans une ambiance orientale, ça rend en revanche la lecture parfois un peu ardue, ce qui est dommage. Une ambiance un peu austère qui aurait mérité un peu plus de chaleur. La quantité de texte est assez importante et pourrait en décourager certains, ce qui serait fort dommage étant donnée la richesse du contenu. On regrette un peu l’absence de musique pour nous accompagner. Toutefois, par endroits, des contes lus ponctuent le parcours. Malheureusement, en bas, on ne les entend guère à moins de passer par hasard sous l’enceinte qui les diffuse et en cas d’affluence, celle-ci étant placée au-dessus des panneaux explicatifs, on empêche les autres de lire si l’on s’arrête pour écouter. Un petit défaut de conception qui ne gène pas la visite mais s’avère un peu frustrant.

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         L’étage est beaucoup plus ludique, avec une très belle scénographie. Ici on trouve essentiellement des illustrations, aussi bien occidentales qu’orientales, qui recouvrent une période très vaste. Une pièce permet d’écouter une quinzaine de contes grâce à un casque, en français ou en arabe. Le lieu est bien conçu et très agréable. On peut également découvrir dans la suite de l’exposition des photographies, des objets orientaux peuplent notre imaginaire (quelques sabres notamment), des costumes ou encore des extraits d’adaptations cinématographiques du recueil. Comme au rez-de-chaussée, des contes sont diffusés mais la scénographie est mieux conçues et on peut plus facilement s’arrêter les écouter (il faut dire aussi que les lieux sont plus vastes). Il y a une belle diversité dans les oeuvres proposées et certaines illustrations anciennes sont absolument magnifiques et impressionnent par leurs couleurs chatoyantes que les siècles n’ont pas ternis. Les ouvrages du rez-de-chaussée auraient peut-être mérité d’être intégré au reste, afin que les textes soient mieux répartis et la lecture moins fastidieuse. Une belle exposition au contenu extrêmement intéressant, une invitation au voyage qui n’est pas sans rappeler des rêves enfantins. 

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Mille et une nuits

Institut du Monde arabe

1, rue des Fossés Saint-Bernard

75005 Paris

Jusqu’au 28 avril 2013

Fermé le lundi, horaires et tarifs ici

Une web série pleine d’humour est consacrée à l’exposition, à découvrir sur le site de l’IMA

Culture occitane : Les troubadours

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          Les troubadours sont des artistes du Moyen Age, auteurs de poèmes destinés à être chantés, parfois accompagnés dans les cours seigneuriales de danse ou de jongle. Il arrive que parfois le troubadour interprète lui-même ses oeuvres, mais elles peuvent également être chantées par des ménestrels ou des jongleurs quand lui-même se consacre uniquement à l’écriture. Les premiers textes apparaissent vers l’an Mil, lorsque la littérature occitane commence à se détacher de la langue latine. Toutefois, il reste peu de traces des textes des X° et XI° s. et l’âge d’or des troubadours se situe aux XII° et XIII° s. Le mouvement est né dans le sud de la France, en pays d’Oc, avant d’être repris dans le Nord par les trouvères.

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          Au Moyen Age, la France était divisée en deux ensembles linguistiques majeurs : le pays d’oïl au nord et le pays d’oc au sud. A noter que le Basque, le Breton, ou encore le Catalan en sont exclus, étant des langues à part entière. Les dialectes du pays d’oïl sont regroupés sous le terme « d’ancien français » et sont à l’origine du français moderne. Quant au pays d’oc, on y parle l’occitan, dont je vous présentais les différents dialectes ici-même le mois dernier. Avant l’invention de l’imprimerie, la transmission est essentiellement orale ; toutefois, il existe des manuscrits, établis par des copistes, qui témoignent de la littérature de l’époque. Le Moyen Age a en effet été une période particulièrement riche pour la création littéraire avec les célèbres textes chantés des troubadours, dont la production est très importante, tant par leur quantité que par leur qualité. La musique qui accompagnait les textes était très importante et souvent inspirée du folklore et des chants grégoriens.

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          On l’ignore bien souvent mais les troubadours, dont on vante les louanges dans les manuels scolaires, écrivaient en langue d’oc et sont à l’origine du premier mouvement littéraire en langue romane. Eh oui, rien que ça ! La langue d’oïl était quant à elle utilisée par les trouvères. Toutefois, les premiers étaient les plus renommés. Ils ont été les précurseurs de ce mouvement majeur et les seigneurs pour lesquels ils composaient étaient alors bien plus fortunés que leurs confrères du Nord, ce qui a permis à leur art de se développer dans un climat favorable. Si la poésie médiévale a connu son essor dans le Sud de la France, c’est aussi pour des raisons économiques. On le sait bien, la culture se propage toujours plus aisément dans des terres prospères !

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          Le mot « troubadour » vient du verbe trobar (prononcer « trouba ») : trouver. Il est donc littéralement celui qui trouve. Il existe trois types d’écriture chez les troubadours : le trobar lèu (vite), style simple qui se comprend aisément ; le trobar clus (hermétique), texte plus fermé qui joue sur l’ambiguïté ; et le trobar ric (riche), dérivé du précédent, sa beauté réside dans la difficulté vaincue. Je ne sais si la comparaison est justifiée mais cette dernière définition m’a toujours directement évoqué la poésie symboliste et particulièrement Mallarmé. Il y a également plusieurs types de chansons : la canso est la plus courante avec une forme fixe de six couplets presque toujours consacrée à l’amour et qui représente plus de la moitié de la production, la serena s’attache au chevalier amoureux (une sérénade donc), le planh est le chant de deuil, l’aube parle des amants devant se séparer à l’aube, les siventès sont politiques, la ballade est une chanson sur laquelle danser, la pastourelle vante l’amour d’une bergère, la tenso est créée à plusieurs et parle généralement d’amour et les chansons de croisades racontent les aventures des croisés.

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          Ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’on trouve des troubadours dans toutes les classes de la société : seigneurs, chevaliers, bourgeois, membres du clergé mais aussi des personnes d’origines plus humbles ou même des femmes. 400 troubadours sont arrivés jusqu’à nous et environ 2500 textes. Parmi eux Bernard de Ventadour, Guillaume IX Comte de Poitiers ou Jaufré Rudel qui a écrit une célèbre chanson sur l’amor de luenh (amour de loin) qui reste emblématique de cette époque ; la femme, jamais vue, y est aimée à distance et idéalisée. Le Moyen Age connaît dans l’art un véritable culte de la femme à qui on laisse une place importante. La plupart des chansons font l’apologie de l’amour, c’est l’élément majeur de l’oeuvre des troubadours et un aspect d’une grande modernité. L’attraction charnelle y est sublimée mais n’en demeure pas moins présente, dans une vision très proche de la conception actuelle du sentiment amoureux. Toutefois, il y a différentes visions de l’amour chez les troubadours : dans l’amour chevaleresque, la Dame se mérite et l’amant doit montrer sa bravoure, pouvant aller jusqu’à mourir pour elle, une relation où la fidélité et la loyauté sont essentielle et dont les relations charnelles sont l’aboutissement ; l’amour courtois est quant à lui adultère et la Dame est d’un rang social plus élevé que son soupirant, il est basé sur l’humilité et dans cet amour impossible, l’amant se contente d’une relation platonique, parfois proche du mystique.

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          Au cours du XII° s., apogée des troubadours classiques, la doctrine de l’amour s’est affinée et l’amour chevaleresque a connu un recul par rapport à l’amour courtois. Avec le temps, cet aspect vertueux et pur a été exagéré, notamment après la répression cathare. Cette répression violente a aussi donné naissance à de nombreux sirventès, textes engagés qui dénoncent alors la domination étrangère et l’hypocrisie morale. En 1277, une interdiction frappe le chant de l’amour adultère. C’est la base même de l’écriture des troubadours qui est frappée. A partir de ce moment, ils chanteront essentiellement la Vierge et la nature. Leur art décline aux XIV° et XV° s., en raison de l’interdiction frappant leur thème de prédilection mais aussi parce que les croisades mettent à mal la stabilité sociale favorable à la création. En 1323, le « Constistori del Gai Saber » (le consistoire du gai savoir) est créé à Toulouse et fait paraître en 1356 des Lois d’amour qui codifient la langue et imposent une éthique rigoriste qui vient entraver l’élan créatif des troubadours, déjà mis à mal. Cette ultime attaque sonnera le glas de leur création.

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          L’influence des troubadours aura été très importante, en France mais aussi dans toute l’Europe. Les trouvères s’inspirent rapidement de ce mouvement littéraire mais on trouve également le même type de création dans les pays germaniques avec les « Minnesänger ». Plus de deux siècles d’une création riche et fournie qui a rayonné dans l’Europe entière et a durablement marqué la poésie occidentale mais aussi les mentalités, par cette vision très moderne des relations amoureuses et un grand respect de la femme. Leur influence était telle que Dante, pour écrire sa Divine comédie, a un temps pensé à utiliser l’occitan (si si !!!). Cette période qui a influencé toute la littérature européenne mais également notre vision du monde et de l’amour dans les sociétés occidentales, est aujourd’hui encore considérée comme un âge d’or de la poésie.

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Laquan li jorn son lonc en mai
M’es belhs dous chans d’auzelhs de lonh
E quan mi sui partitz de lai
Remembra’m d’un amor de lonh :
Vau de talan embroncx e clis
Si que chans ni flors
d’albespis
No’m platz plus que l’ivems gelatz

Be tenc lo Senhor per verai
Per qu’ieu veirai l’amor de lonh ;
Mas per un ben que m’en eschai
N’ai dos mals, car tant m’es de lonh.
Ai ! car me fos fai lai pelegris,
Si que mos fustz e mos tapis
Fos pels sieus belhs uelhs remiratz !

Be’m parra jois quan li querrai,
Per amor Dieu, l’amor de lonh :
E, s’a lieis platz, alberguarai
Pres de lieis, si be’m sui de lonh :
Adoncs parra’l parlamens fis
Quan drutz lonhdas er tan vezis
Qu’a bels digz jausira solatz.

Iratz e gauzens m’en partrai,
S’ieu ja la vei, l’amor de lonh.
Mas non sai quora la veirai
Car trop son nostras terras lonh :
Assatz i a pas e camis,
E per aisso no’n sui devis !
Mas tot sia com a Diu platz !

Lorsque les jours sont longs en mai
J’aime le doux chant des oiseaux lointains
Et quand de là je suis parti
Il me souvient d’un amour lointain.
Je vais triste et las de désir
Si bien que ni les chants ni les fleurs d’aubépine
Ne me plaisent plus que le gel de l’hiver

Je tiens pour véridique le Seigneur
Grâce à qui je verrai l’amour lointain :
Mais pour un bien qui m’en échoit
J’en ai eu deux maux, car elle est si loin
Hélas, que ne suis-je pèlerin là-bas,
Pour que mon bâton et ma cape
Soient contemplés par ses beaux yeux !

La joie m’arrivera quand je le prierai
Pour l’amour de Dieu, l’amour lointain
Et s’il lui plaît, je demeurerai
Auprès d’elle, moi qui suis de si loin !
Alors viendra le doux entretien
Quand l’ami lointain sera si proche
Et qu’ il jouira comblé de belles paroles.

Triste et joyeux, je partirai
Si jamais je la vois, l’amour lointain
Mais je ne sais quand je la verrai
Car nos pays sont si éloignés
Il y a tant de passages et tant de chemins,
Et pour cela, je ne suis pas devin,
Mais que soit faite la volonté de Dieu !

Jaufré Rudel