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C’est toi maman sur la photo ? de Julie Bonnie

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           Julie, quarante-six ans. Elle est écrivain et musicienne et, aujourd’hui, elle a rendez-vous avec Julie, treize ans, avec sa jeunesse. Sur les photos d’époque, ses enfants ne la reconnaissent pas. Leur mère, crâne rasé, joint au bec, violon dans la nuit du Berlin d’après le Mur, leur mère enroulée dans un camion qui traverse les nouvelles frontières et mène aux scènes underground d’Europe de l’Est ? Inimaginable. Et la gamine survoltée qui a la rage et hurle dans le micro, est-ce qu’elle reconnaîtrait la femme mûre qu’elle ne pensait jamais devenir ?

Couverture du livre C'est toi toi maman sur la photo ?

          Je n’avais pas lu le précédent roman de Julie Bonnie, dont j’avais entendu dire le plus grand bien. Si le thème de celui-ci me parlait moins, j’étais toutefois curieuse de découvrir cette autrice. Et pour tout dire, je n’ai pas été déçue ! J’ai de suite bien aimé le style enlevé, très « nature ». C’est fluide et agréable à lire. Dans ce texte, Julie Bonnie revient sur son adolescence, la rupture avec le milieu bourgeois dans lequel elle a grandi pour former un groupe punk avec lequel elle écumera les bars miteux de l’Europe entière.

          Son histoire sort de l’ordinaire. J’ai aimé suivre son évolution et celle des autres membres du groupe, les voir grandir, j’ai aimé cette plongée dans la scène underground de l’époque. Il y a pas mal de violence dans ces mots, mais aussi l’énergie de leurs 20 ans, communicative. Une rage de vivre qu’on retrouve à travers ce texte qui rend hommage à cette période, tout en en montrant les travers. Une ode à cette adolescence qui se cherche avec l’énergie du désespoir.

          Il y a une force incroyable dans l’écriture de Julie Bonnie que j’ai trouvé très évocatrice. Elle retranscrit bien la force et les failles de ces ados un peu paumés qui veulent conquérir le monde. J’ai aimé la manière dont elle parle de son passé, avec beaucoup de recul, un regard bienveillant mais pas nostalgique, comme si tout cela était arrivé à quelqu’un d’autre. J’ai aimé découvrir cet univers qui n’est pas le mien mais m’a toujours fasciné un peu. Julie Bonnie a un don pour raconter des histoires et faire surgir des images. Un texte fort qui m’a beaucoup séduite.

Portrait de Julie Bonnie

On espère devenir une idole, en n’ayant jamais appris à jouer, en quittant l’école, en vivant en horde comme des enfants sauvages. Monter un groupe, c’est un passe-droit de la vie. On reste adolescent et on gagne une place éminente dans une société qui vous aurait collé au plus bas de l’échelle si vous n’aviez pas joué deux accords sur une guitare désaccordée dans la cave d’un pote.

Salina les trois exils, Laurent Gaudé

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          Qui dira l’histoire de Salina, la mère aux trois fils, la femme aux trois exils, l’enfant abandonnée aux larmes de sel ? Elle fut recueillie par Mamambala et élevée comme sa fille dans un clan qui jamais ne la vit autrement qu’étrangère et qui voulut la soumettre. Au soir de son existence, c’est son dernier fils qui raconte ce qu’elle a été, afin que la mort lui offre le repos que la vie lui a défendu, afin que le récit devienne légende.

          De Laurent Gaudé, je n’avais lu que Le soleil des Scorta qui avait été un énorme coup de cœur. J’avais adoré sa plume à la fois sèche et poétique, brûlante comme un soleil d’été. Je ne sais pas pourquoi je n’avais rien lu d’autre de lui depuis, alors que j’avais tellement envie de découvrir le reste de son œuvre. Toujours est-il qu’en septembre de l’année dernière, dans une rentrée littéraire où rien, absolument rien, de ce que je lisais ne m’emballais, j’ai décidé d’acheter son dernier roman dont je n’avais même pas entendu parler. Juste parce que « Gaudé c’est bien » et que j’avais besoin de quelque chose de beau.

Couverture du roman Saline les trois exils

          Pourtant, je ne l’ai pas lu de suite. Jamais je n’avais eu autant de mal à me dépêtrer d’une rentrée littéraire et après m’être enfin débarrassée de la tonne de services de presse sous laquelle j’ai bien failli finir ensevelie, je n’avais qu’une envie : lire tout sauf de la nouveauté. Pas qu’en soi ça change grand-chose qu’un roman soit sorti il y a 5 ans ou avant-hier mais j’avais besoin de faire une pause pour retrouver le plaisir de lire des livres qui m’attendaient sagement dans ma bibliothèque depuis trop longtemps. C’est ainsi que j’ai laissé Laurent Gaudé de côté pour ne le ressortir qu’au début de l’été. Et quelle claque ç’a été mes amis !

          C’est bien simple : il y avait longtemps que je n’avais rien lu d’aussi beau. Le style est plus beau encore que dans mon souvenir. J’y ai bien retrouvé sa pâte pourtant, son écriture me donne toujours l’impression d’une soif inextinguible. C’est tellement âpre et tellement beau à la fois. Ca m’émeut profondément. J’y ai trouvé cette fois une poésie et un rythme plus marqués encore. Un récit qui se rapproche du conte, ce qu’on ressent dans le style, plus onirique.

          L’histoire est très forte. Elle est dure et belle. On retrouve tous les codes du conte ici et j’ai beaucoup aimé cet univers entre réel et imaginaire. Il n’y a pas d’indications de lieu ou de temps dans ce texte qui tend à l’universel. Une histoire d’amour, de rejet, de vengeance, qui aurait pu advenir en tout lieu et en tout temps. C’est fort et émouvant. Je n’ai pas assez de mot pour décrire l’infinie beauté de ce texte. Un roman court et puissant, d’une incroyable force évocatrice. Une texte tout simplement magnifique.

Portrait de Laurent Gaudé

Il écoutait tout, avec avidité, sidéré qu’il puisse y avoir tant de mots dans cette femme. Que sa mère qui ne vivait rien d’autre que ces journées longues passées à ses côtés, ces journées de marche, de campement, de survie, ait pu avoir une vie si pleine de blessures et de fracas.

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Elle sait, elle, que la vie se soucie peu de la volonté des hommes, qu’elle décide à leur place, impose, écarte les chemins qu’on aurait voulu explorer et affaiblit ce qu’on croyait éternel.

Lecture : quelques déceptions

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L’archipel du chien, Philippe Claudel

 

Trois cadavres échouent sur la plage d’une île paisible de l’Archipel du Chien ; une petite île de pêcheurs et d’agriculteurs peuplée d’une poignée d’individus qui se connaissent tous. Révéler la présence de ces malheureux migrants risquerait de compromettre un projet d’hôtel thermal censé raviver l’économie. Le Maire et le Docteur décident d’escamoter les corps.

Couverture de L'archipel du chienDe Philippe Claudel, j’avais adoré Le rapport Brodeck, seul roman que j’ai lu de lui, bien que Les âmes grises attendent sur mes étagères depuis près de 15 ans (à tel point que je les avais oubliées, et j’avais même oublié que c’était de lui). Les migrants, le communautarisme, le sujet de celui-ci me tentait bien et je ne doutais pas une seconde que l’auteur de traiterait avec brio. Ou plutôt devrais-je dire avec tact. Sauf que cette fois, je n’ai pas réussi à rentrer dans son univers. C’est sombre, c’est mesquin, c’est petit, c’est terriblement humain en somme. Je ne doute pas qu’au final ce soit une peinture au vitriol de notre société mais je n’ai pas du tout réussi à m’intéresser à cette histoire qui m’a agacée plus qu’autre chose. Sans doute parce que tous les personnages m’étaient antipathiques cette fois, je n’ai pas trouvé grand chose à quoi me raccrocher. Je suis totalement passée à côté de ce texte. Dommage.

La plupart des hommes ne soupçonnent pas chez eux la part sombre que pourtant tous ils possèdent. Ce sont souvent les circonstances qui la révèlent, guerres, famines, catastrophes, révolutions, génocides. Alors quand ils la contemplent pour la première fois, dans le secret de leur conscience, ils en sont horrifiés et ils frissonnent.

Au rendez-vous des élégantes, Susana Lopez Rubio

 

La Havane, 1947. Patricio débarque à Cuba. Débrouillard, le garçon trouve vite ses marques. Après avoir été cireur de chaussures puis vendeur de billets de tombola, le voilà homme à tout faire à El Encanto, prestigieuse enseigne de la ville, qui rivalise avec les grands magasins parisiens. Patricio apprend vite, il gravit les échelons. D’autant qu’il veut éblouir la mystérieuse Gloria, la plus belle femme de l’île, et sans doute aussi la plus inaccessible puisqu’elle est mariée au chef de la mafia… 

Couverture du roman Au rendez-vous des élégantesLe résumé de ce livre me tentait bien : Cuba après guerre, un jeune immigré espagnol qui cire des chaussures pour gagner sa vie avant de devenir vendeur dans un grand magasin et de tomber sous le charme de la femme la plus inaccessible de ville, mariée au chef de la mafia ; tout ça me semblait plutôt sympathique. Bien que je ne sois pas une adepte de romance, le contexte historique et le décor cubain me semblaient être l’assurance de passer un bon moment. Malheureusement, le résultat s’est avéré assez décevant. Pour commencer, ce n’est pas très bien écrit. Le style est plat et sans grand intérêt. Le reste est à l’avenant. Le personnage de Patricio est sympathique mais c’est bien là le seul point fort du roman. Le contexte historique et social n’est quasiment pas évoqué (alors qu’il y avait pourtant là un sujet passionnant !), les personnages manquent cruellement de profondeur et plus on avance dans le roman, plus leurs relations deviennent improbable, perdant au fil des pages toujours plus en crédibilité – et en intérêt. C’est dommage, il y avait un beau potentiel qui est bien mal exploité. Si ça se laisse lire sans déplaisir, c’est loin d’être un grand roman.

Ma mère me disait souvent : « Quand on né sous une bonne étoile, il faut être reconnaissant. » Et je crois que personne n’était né sous meilleure étoile que la mienne.

Maudits, Joyce Carol Oates

 

En juin 1905, dans la petite communauté anglo-saxonne de Princeton, Annabel Slade est enlevée le jour de son mariage. Le coupable pourrait être le diable en personne. D’autres événements surnaturels ont lieu dans ce qui fut un havre de paix. Les victimes qu’ils soient politicien, directeur d’université ou écrivain sont sujettes à des visions maléfiques.

Couverture de Maudits de Joyce Carol OatesJ’ai découvert Joyce Carol Oates il y a quelques années et je suis de suite tombée amoureuse de sa plume acérée. Un univers sombre et un regard sur le monde d’une grande justesse. Elle décortique nos sociétés sans concessions. Ses textes sont toujours sombres et tranchants, on n’en ressort jamais tout à fait indemne. Quand mon amie Catherine m’a offert celui-ci, j’ai donc été très touchée par ce cadeau. J’ai attendu longtemps pour me lancer parce que c’est tout de même un sacré pavé. J’ai donc prévu un moment où j’avais du temps pour me poser et savourer ma lecture. Et là, c’est le drame… pour la première fois, je n’ai pas du tout accroché avec le style de l’auteur ! Je l’ai trouvé vieillot et affecté. L’univers ne m’a guère plus emballée. La structure du roman est très lourde, avec un auteur fictif qui commente son propre texte. Ca manque de subtilité et rend le texte assez pénible à lire. C’est terriblement ampoulé. J’ai abandonné au bout d’une centaine de pages, cette lecture était un vrai supplice. Le pire étant que je m’en veux terriblement de ne pas avoir aimé…

Une grosse cloche sonnait les heures. Un son qui semblait résonner sous les eaux, de même que nous semblions les habitants d’une mer ancienne.
Et parfois ce son était creux, morne, oppressant et sourd, comme s’il venait de l’intérieur, de la moelle de nos os.

Pour l’amour des livres, Michel Le Bris

 

Nous naissons, nous grandissons, le plus souvent sans même en prendre la mesure, dans le bruissement des milliers de récits, de romans, de poèmes, qui nous ont précédés. Sans eux, sans leur musique en nous pour nous guider, nous resterions tels des enfants perdus dans les forêts obscures. N’étaient-ils pas déjà là qui nous attendaient, jalons laissés par dautres en chemin, dessinant peu à peu un visage à linconnu du monde, jusqu’à le rendre habitable ? Ils nous sont, si lon y réfléchit, notre première et notre véritable demeure. Notre miroir, aussi.

Couverture de Pour l'amour des livres de Michel le BrisEh voilà, je me suis encore faite avoir, il y avait le mot « livres » dans un titre et j’ai cédé à l’appel de la curiosité. Il faut dire aussi qu’à priori Michel Le Bris est plutôt une valeur sûre, je ne prenais pas grand risque. Sauf celui de m’ennuyer à périr visiblement. Il énumère sans fin les livres qu’il a aimés, quand ? comment ? pourquoi ? les rencontres qui en ont découlé, l’impact qu’à eu la lecture sur sa vie. J’ai eu le plus grand mal à m’y intéresser. C’est érudit et compassé. J’ai trop souvent eu l’impression d’un étalage de culture sans fin (même si effectivement la culture de l’auteur ne fait aucun doute). J’ai trouvé ça très égocentré, le texte peine à prendre de la hauteur et donner un aspect universel au propos. C’est bien écrit et il y a quelques jolis passages, mais l’ensemble m’a paru assez vain.

Evidente, l’oeuvre d’art n’en reste pas moins à jamais intraduisible, inexplicable, indicible par quelque autre langage- puisqu’elle ne renvoie qu’à elle-même.

Au-delà des frontières, Andréï Makine

 

Un jour, nous nous sommes croisés près d’un lycée-une cohue d’enfants de bobos qui fumaient, assis sur le macadam souillé de crottes, écoutaient du rap sur leur portable, salivaient en se faisant des bises. Bien nourris, orduriers de langage, infects dans leurs corps qui avaient déjà tout goûté sans aimer. Cette moisissure allait gagner les médias, l’enseignement, les partis politiques.

Couverture du roman Au-delà des frontièresUne de mes plus cruelles déceptions depuis bien longtemps ! Voire même depuis toujours… S’il m’arrive bien sûr de lire des livres que je ne trouve pas terribles, voire même parfois des livres qui me tombent des mains, des livres qui m’agacent ou me mettent en colère, il est beaucoup plus rare que cela provienne de ceux dont j’ai le plus attendu. Andréï Makine est l’un de mes auteurs contemporains favoris. J’ai lu quasi tous ses romans, je les ai tous aimés. A différents degrés bien sûr, certains sont plus réussis que d’autres, plus touchants, mais dans l’ensemble, aucune déception majeure à signaler en plus de 15 ans. Certains de ses romans m’ont fait pleurer, j’aime la délicatesse de son style et les thèmes qu’il aborde. J’ai même songé à lui consacrer une thèse si je devais en faire une un jour ! J’attendais avec impatience ce nouveau livre, comme toujours. Et j’ai été terriblement déçue. Pire que ça même. Je n’ai pas les mots pour exprimer ma désillusion. Je n’ai pas retrouvé la beauté de son style, c’est terriblement pompeux et pédant. Tout sauf une partie de plaisir. Quant à l’histoire, il y a une mise en abîme pas très fine et plus dérangeante qu’autre chose, sur fond de thèses puantes et de grand remplacement. Je ne saurais dire le positionnement de l’auteur et le sens de son propos, ce qui m’a mise profondément mal à l’aise. A tel point que je me suis demandée si je ne devrais pas regarder toute son œuvre sous un autre œil… Je n’ai pas réussi à aller au bout de ce livre nauséabond.

Je suis alors frappé par cette évidence : racisme et antiracisme, passéisme et révolution, laïcisme et fanatisme, cosmopolitisme et populisme sont deux moitiés d’une même scène où s’affrontent les acteurs, incapables de quitter ce théâtre. Or, la vérité de l’homme est en dehors des tréteaux !

Le voleur d’eau, Claire Hajaj

 

A la mort de son père, Nick, un jeune architecte idéaliste, décide de quitter sa confortable vie londonienne pour faire du bénévolat en Afrique. Dans un village isolé à la lisière du Sahara, il a pour mission de bâtir un hôpital pour enfants. Mais immergé dans une culture différente, il perd ses repères. Lorsqu’il se rend compte que la construction d’un puits pourrait sauver les habitants, il prend une décision qui aura de tragiques conséquences dans la vie de tous ceux qui l’entourent.

Couverture du roman Le voleur d'eauSur le papier, ce livre avait tout pour me plaire, exactement le type d’histoire que j’aime bien, à la découverte d’une autre culture. Dès le début, j’ai eu du mal avec le style, j’ai trouvé ça assez mal écrit (mal traduit peut-être ? voire les deux ?). Ce n’est pas vraiment mauvais mais plutôt maladroit, un peu bancal, pas très agréable à lire en somme. Le personnage principal – un jeune blanc bec en pleine crise existentielle qui débarque comme un sauveur – m’a profondément agacée même si on ne peut nier qu’il est assez crédible (sauf peut-être sur les raisons assez floues de son départ). Ses relations à la famille qui l’accueille m’ont laissée perplexe, je les trouve assez peu réalistes, elles auraient surement mérité d’être construites avec plus de finesse. J’ai eu du mal à rentrer dans l’histoire. Sans avoir rien de spécial à reprocher à ce roman, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup mieux dans le même style. Le tout est assez lourd et pas particulièrement palpitant, je n’en suis pas venue à bout, ne parvenant pas vraiment à être convaincue par ce qu’il s’y passait.

L’âme des guerriers

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        Portrait sans complaisance du peuple maori, L’Ame des guerriers décrit les convulsions d’une civilisation à l’agonie dans la sordide banlieue d’une métropole de Nouvelle-Zélande. Privés d’emploi et de raisons de vivre, cramponnés à l’alcool, les héritiers de l’épopée ancestrale vont de défis absurdes en sanglants affrontements — pitoyable caricature des héroïsmes de jadis. Femmes et enfants paient dans leur chair, et parfois de leur vie, des égarements où se joue l’ »honneur » de mâles en plein désarroi. Contre cette fratricide communauté des bas-fonds s’élève alors, violente et rédemptrice, la voix d’une femme, Beth. Bouleversant hommage à une culture menacée et à des individus entraînés vers une forme de suicide collectif, L’Ame des guerriers a été récompensé par le Pen Club Award 1991 du premier roman, et porté à l’écran en 1995 par Lee Tamahori.

          Il y a quelques mois, j’avais fait une première tentative avec ce roman et j’avais trouvé ça… comment dire ? Illisible ? Un style plus sec qu’un coup de trique, violent as fuck, impossible de passer la page 10, mon cerveau était en ébullition. Pourtant, allez savoir pourquoi, au lieu de me dire comme d’habitude dans ce genre de situation « pourquoi s’emmerder alors qu’il y a tant de choses à lire ? », j’ai pensé « je vais le laisser de côté, je dois être fatiguée, je retenterai plus tard ». Et je le pensais vraiment. Bon, peut-être un peu parce que je déteste qu’on me résiste. En général quand j’abandonne au bout de 10 pages c’est que le style est d’une platitude qui ferait ressembler la Belgique aux Alpes suisses en comparaison. Bien plus rares sont les romans dont je trouve le style trop… trop quoi d’ailleurs ? Dur ? Je ne pouvais pas m’avouer vaincue si facilement.

Couverture de l'Ame des guerriers d'Alan Duff

          Les mois ont passé et j’ai continué à regarder ce roman dans ma bibliothèque avec un oeil méfiant. Plusieurs fois j’ai voulu le ressortir mais franchement, en repensant à la souffrance sans fond qu’avaient été ces 10 premières pages, je ne me sentais pas prête. Et puis le jour est venu où je me suis dit que c’était ridicule et qu’il était temps de retenter ma chance. Au pire, je pourrais toujours l’abandonner une seconde fois et ne jamais y revenir. J’étais dans de meilleures dispositions que la fois précédente. J’avais vainement tenté de lire Maudits juste avant et j’avais trouvé le style tellement imbuvable que je me suis dit qu’à côté ça devrait passer tout seul. Il y avait de l’idée… Ca a failli fonctionner. En tout cas, j’ai passé les 20 premières pages plus facilement que la première fois (enfin, je les ai passées tout court quoi). Mais bon dieu que c’est dur à lire !

          J’ai continué bravement. Je voulais quand même savoir si en dehors d’une mère de famille qui regarde par sa fenêtre son quartier désolé il y avait une histoire à un moment. Non parce que ce qui m’intéressait moi c’était la culture maorie au départ hein. Eh bien laissez-moi vous dire que j’ai bien fait d’insister. Quel coup de poing ce livre ! Je n’étais pas prête à ça. Alors oui, c’est extrêmement difficile à lire, avec un style décousu, sec, violent, mais wouah… je n’ai pas les mots pour décrire un choc pareil. Je ne crois pas pouvoir vraiment parler de coup de cœur vu que ce livre est plutôt du genre à vous arracher le cœur et les tripes et à les piétiner pour vous laisser vide et anéanti.

Portrait d'Alan Duff

          Le roman alterne les points de vues de plusieurs membres de la même famille. La mère larguée et alcoolique qui fait de son mieux, le père tout aussi alcoolique et violent, l’adolescente pleine d’espoirs pour son avenir… C’est intéressant de voir comment chacun se perçoit et perçoit les autres. Le moins qu’on puisse dire c’est que dans l’ensemble ça ne respire pas l’espoir. Je ne vous en dirai pas plus sur l’histoire si ce n’est que c’est un drame familial qui semble relativement banal, mais relaté avec une telle force qu’elle n’a noué la gorge d’un bout à l’autre. Jamais je n’avais lu le désespoir raconté avec une telle force. Au fil des pages j’ai senti une boule se former dans mon ventre, un grand vide intérieur et les larmes sur le point de m’étouffer. Jamais un auteur ne m’avait fait ressentir à ce point ce que c’est qu’être privé de tout espoir. Je vous jure, Alan Duff c’est le détraqueur de la littérature. On pourrait mettre un message pour prévenir sur la couverture « Toi qui entre ici abandonne toute espérance ».

          C’est terriblement dur aussi bien dans le ton que sur le fond. C’est par moments d’une telle violence que j’ai eu envie de fermer les yeux. La force d’évocation des mots dans ce texte est juste incroyable. Il a été adapté en film qui avait apparemment été considéré comme un choc brutal. Quand je vois le choc des mots, je l’imagine sans peine, je ne suis pas sure que j’aurais pu soutenir les images (je compte quand même regarder le film un de ces jours par curiosité). Après une montée en tension insoutenable pendant les 2 premiers tiers du roman, la fin apporte une vague note d’espérance. Alan Duff dresse un portrait sans concession de la culture maorie dans les cités et de la perte des racines. Mais il tente également d’amener des pistes de réflexion sur comment on est arrivé là et comment en sortir. Je ne mettrais pas ce roman entre toutes les mains, il est violent, ardu, brutal, cette lecture est loin d’être une partie de plaisir. Jamais je n’avais refermé un livre aussi bouleversée. Pas émue non, profondément ébranlée. Un roman d’une puissance rare, sans concessions, un très grand texte.

Affiche du film l'âme des guerriers

…douze ans, seulement, juste un peu plus jeune que ta pauvre soeur, et je devais m’occuper de mes deux petits frères et d’une soeur encore bébé. On était quatre. Et quatre pères différents. Tu trouves pas ça incroyable, Nig ?
Quatre pères différents. Et il n’en reste pas un. Un jour, bon, elle est partie faire la foire, m’a laissée avec les gosses, rien à bouffer dans les placards à part un paquet de céréales et même pas de lait pour aller avec , tu vois ? …
elle est pas revenue ce soir là. J’ai passé la moitié de la nuit sans dormir parce que j’avais la trouille, tu vois , des fantômes, des cambrioleurs, des sadiques. Même le noir me faisait flipper.

La fille au sourire de perles

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          Clemantine Wamariya a six ans quand le conflit rwandais éclate en 1994. Avec sa sœur Claire, quinze ans, elles doivent fuir les massacres et traversent sept pays d’Afrique pour échapper à la violence. Sans nouvelles de leur famille, elles affrontent la faim, la soif, les camps de réfugiés, la misère et la cruauté pendant six ans avant d’arriver aux États-Unis. À Chicago, les deux sœurs empruntent des chemins différents. Tandis que l’aînée, mère célibataire, a du mal à joindre les deux bouts, Clemantine, recueillie par une famille américaine, est promise à un avenir brillant. Un véritable rêve américain s’offre à elle : elle devient pom-pom girl et fait de brillantes études en école privée qui la mèneront jusqu’à Yale. Mais comment se reconstruire après une telle épreuve ?

          Vous le savez peut-être, j’ai toujours eu un faible pour les témoignages, notamment sur la guerre et/ou exil, j’étais donc contente de me lancer dans la lecture de celui-ci, d’autant plus que j’ai lu relativement peu de choses sur le Rwanda (à part un ou deux romans, mais que je me souvienne, aucun témoignage sur la fuite du pays). Lorsque la guerre éclate Clémantine est encore une petite fille. Elle et sa sœur sont envoyées chez leur grand-mère où leurs parents espèrent qu’elles seront à l’abri des combats. Elles échappent de peu au massacre dans le village et doivent fuir. Leur errance durera des années.

Couverture de La fille aux sourire de perles, Clémantine Wamariya

          L’histoire de ces deux sœurs est absolument incroyable. Des milliers de kilomètres parcourus sans savoir où aller. Aucun point chute et le malheur qui semble les poursuivre où qu’elles s’installent. Chaque moment de répit semble devoir se solder par un drame. Claire, la grande sœur, a une force de caractère impressionnante. Elle est inébranlable. Elle n’est qu’une adolescente et pourtant ses ressources semblent ne jamais devoir s’épuiser. Elle ne baisse jamais les bras et trouve toujours des solutions pour leur survie. Elle ne se contente pas de son sort de réfugiée et veut retrouver une vie « normale ».

          J’ai été très surprise dans ce récit. Il semble irréel tellement leur parcours est surhumain. Et ce ne sont que deux enfants ! J’ai lu pas mal de témoignages d’enfants fuyant la guerre mais pourtant j’ai trouvé celui-ci à part. Je crois que cela tient au fait que Claire, l’aînée, tient à garder la tête haute quelques soient les circonstances, elle ne s’avoue jamais vaincue et ne satisfait pas de son sort avant d’être aux Etats-Unis, où elle parvient à recréer un foyer et vivre librement. Il n’y a aucun pathos dans ce texte et même une distance qui peut paraître surprenante. C’est assez « froid » comme récit. Mécanique. La jeune fille s’en explique, disant que cette mise à distance était nécessaire dans la fuite.

          Les réflexions sur l’exil, sur leur parcours, puis sur son intégration aux Etats-Unis sont très intéressantes. Elle a une grande lucidité sur les mécanismes de défense mis en place au fil des années. Elle parle également des lectures qui l’ont aidée à trouver des cas similaires au sien, notamment des textes sur la Shoa. Sociologiquement parlant j’ai trouvé ça vraiment passionnant. Un texte dur qui surprend par la distance que l’auteur garde avec sa propre histoire. Difficile de s’imaginer ce qu’elle a traversé, de s’identifier à cette petite fille qui a été obligée de grandir bien trop vite. Mais le témoignage est intéressant et la réflexion autour de son propre parcours m’a impressionnée.

Portrait de Clemantine Wamariya

Prendre soin des êtres aimés, dans mon monde, n’était pas fondé sur l’affection, mais sur la peur de les perdre.

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Je veux qu’ils comprennent que vouloir s’enfermer dans de petites cases en fonction de sa classe sociale, de son ethnie, de sa religion – de tout, en réalité – révèle une pauvreté d’esprit, un manque d’imagination. Le monde est cruel et sans intérêt lorsque l’on s’isole.