Une littérature pour grands ados ?

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          Aujourd’hui, un article coup de gueule. La semaine dernière, Rue 89 publiait un article (à lire ici) sur la littérature pour grands ados, à savoir les 15/30 ans, nouveau créneau éditorial qui me sort par les yeux. Un papier qui m’a franchement agacée et m’a donné envie de me lancer dans un coup de gueule libérateur. En effet, cette « niche » des 15/30 ans me paraît être un vulgaire coup marketing fumeux que des pseudos journalistes, qui ont oublié en route leur esprit d’analyse, prennent visiblement tout à fait au sérieux. Mais non, comme toutes les femmes ne se nourrissent pas exclusivement de crudités sans sauce et de produits allégés, tous les moins de trente ans ne fuient pas les librairies et ne recherchent pas la légèreté à tout prix.

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          Je suis la première à défendre une littérature pour adolescents, parfois de très bonne qualité, qui avec des thèmes d’actualité et un vocabulaire moderne qui permettent de se mettre à la portée des plus jeunes. On ne s’initie pas à la lecture avec Proust et il est normal à 15 ans de lire de la littérature qui nous est destinée plutôt que de se lancer dans l’intégrale de Roland Barthes. De là à vouloir vendre la même chose aux trentenaires qu’aux adolescents, il y a un pas que je ne suis pas prête à franchir. Enfants, nos parents nous lisent des histoires, puis ce sont nous qui nous mettons à lire des albums puis les premier romans pour la jeunesse, illustrés d’abord, puis qui s’étoffent peu à peu. On passe par plusieurs phases : les grandes histoires d’amitié laissent la place à des livres d’horreur. Et puis l’adolescence, où on aime les séries, s’attacher aux personnages et les retrouver de livre en livre parce qu’il est rassurant de rester dans le même univers, empli de magie de préférence. Vient ensuite l’envie de lire autre chose, envie de grandir, de faire comme les adultes. Une évolution constante, une construction de ses goûts de lecteurs qui se fait peu à peu, d’où ma perplexité face une tranche d’âge qui durerait 15 ans et viserait pèle-mêle l’adolescente qui rentre au lycée et le jeune cadre dynamique.

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          Il y a de très bons romans pour adolescents ou jeunes adultes, là n’est pas le problème, mais comme on n’écrit pas des livres pour les 5/15 ans sans distinctions, on ne devrait pas en écrire pour les 15/30. 15/20 à la limite, et puis 20/30 à la rigueur… Ce sont des âges où on change encore énormément, où on vit tout un tas d’expériences : premiers amours, premier appartement, premier boulot ; on n’est clairement pas le même à 15 ans qu’à 30 et c’est bien normal. Je me demande à quel moment on a commencé à considérer les jeunes costards/cravate de La Défense comme de grands ados. L’infantilisation des jeunes adultes me laisse pantoise. J’ose espérer qu’à 25 ou 30 ans (c’est plus ou moins long selon les individus, je vous l’accorde), on est un adulte à part entière et non pas une espèce de grand enfant qui a besoin qu’on le prenne par la main. Je crois sincèrement que si à 30 ans on n’est pas encore sorti de l’adolescence, il n’y a plus d’espoir d’en sortir jamais. Je ne comprends pas cette infantilisation qui semble s’étendre d’année en année à des tranches d’âge de plus en plus vastes. Et je ne comprends pas que les premiers concernés se laissent ainsi faire sans broncher.

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          Je ne dénie à personne le droit de lire ce qui lui chante, on prend tous plaisir à lire des choses différentes et il n’y a aucun mal à cela ; en revanche, j’aimerais qu’on arrête de tout mélanger pour arranger les services commerciaux des grandes maisons. Personnellement je ne me considère pas comme une cible à part. Je lis à peu près de tout (sauf de la littérature pour jeunes adultes justement…). Je lis aussi bien des classiques que des nouveautés, de la littérature exigeante que des choses plus légères, de la littérature française que de l’étrangère, beaucoup de romans certes, mais aussi quelques essais, et un peu de poésie ou de théâtre à l’occasion. Bref, je lis ce qui me chante et essaie de me construire une culture littéraire acceptable, avec une constante soif de découverte. Je me sens donc vaguement insultée quand on m’explique qu’à mon âge, on va plutôt vers des choses plus légères et écrites pour nous, ce que j’ai plus ou moins abandonné depuis mes 12 ansQuand j’étais enfant, à 8 ans j’étais fière de lire des livres marqués « à partir de 12 ans », à 12 ans mes premiers romans « sérieux », à 15 les classiques piqués à la bibliothèque parentale. Je voulais grandir et la littérature était là pour m’y aider. Aujourd’hui, on ne veut plus que les livres nous fassent grandir, on veut qu’il nous ramène vers l’enfance dont on refuse de sortir.

SALON DU LIVRE ET DE LA PRESSE JEUNESSE 2010

          Je trouve ça d’une tristesse sans nom… On vendra bientôt l’intégrale de Oui-oui à de jeunes cadres dynamiques qui, les pauvres, n’ont pas le temps de lire des choses plus sérieuses. Ce qui m’agace, ce n’est pas que des trentenaires lisent de la littérature pour adolescent(e)s, s’il y trouvent du plaisir, ça ne regarde qu’eux, mais que les maisons d’éditions nous prennent par la main pour nous diriger vers cette littérature-là. Jusque-là la littérature adulte échappait un peu aux inepties publicitaires destinée à appâter le chaland. A 25 ou 30 ans, on est largement assez grand pour choisir seul ce qu’on veut lire, sans avoir besoin qu’on nous consacre des collections « adaptées ». Ces nouvelles prétendues niches m’exaspèrent au plus haut point. On a déjà des journées de dingues, surexploités, sur-diplômés et sous-payés, on n’a pas besoin de se sentir pris pour des imbéciles par dessus le marché. Moi qui a 15 ans était toute fière de lire enfin la même chose que les adultes, j’aimerais continuer à échapper à ces tranches d’âges improbables et restrictives. Ne peut-on pas dépenser son énergie à autre chose qu’à s’évertuer à coller les gens dans des petites cases bien étiquetées ? Non, vraiment, j’apprécierais que les jeunes cons du marketing éditorial qui n’ont jamais ouvert un bouquin nous foutent la paix et arrêtent un peu de nous prendre pour des buses.

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  1. J’avoue que souvant la tranche d’age d’un livre m’echappe totalement, je lis de tout je lis meme des livres pour jeunes enfants (pour des recherches mais quand meme) . En fait, j’ai passé l’age de vouloir me grandir en lisant des livres pour ‘plus’ grand, ma bibliotheque ce remplit de livre de tout genre et de tout age et ca me va parfaitement .
    Au moins, on lit et ca ce n’est pas franchement le cas de tout le monde

    • Ce que je ne comprends pas c’est pourquoi vouloir à tout prix faire des jolies cases. Pour la jeunesse ça se défend, tu peux pas faire lire du Proust à un gamin de 5 ans, mais après 20 ans pourquoi vouloir faire une littérature « spéciale » ?
      Et pour lire des trucs de « grands » c’était quand j’avais 12 ans, ya longtemps que je ne me sens plus concernée par la question, mais de là à vouloir me vendre aujourd’hui la littérature que je ne lisais déjà pas quand c’était de mon âge, ça me laisse sans voix.

      • Oh moi c’est plus la littérature pour bonne femme (genre la fantasy pour femme, les romans policier pour femme, les cerveaux pour femme … ) qui me soûle, je crois qu’on a tous notre violon dingue dans les catégorie option marketing de la littérature .

  2. Pour moi la littérature grands ados va jusqu’à 20 ans – parce que se faire encore qualifier d’ado à 30 piges, c’est un peu la blague 😀
    Cela étant dit, comme toi, j’ai jamais compris le principe du « grands ados » – à cet âge là, j’étais déjà passé à la littérature pour adultes. Surtout que c’est rarement d’une grande qualité (pour avoir eu à en lire un certain nombre passé un temps)

  3. Je crois que le problème est que ces livres à la cible extensible sont surtout destinés à de jeunes adultes qui n’ont justement pas fait le cheminement que tu décris si bien et qui fut le mien aussi. Ces livres visent des gens qui n’ont quasiment rien lu dans leur adolescence sauf peut-être les livres obligatoires au collège et au lycée. Ils sont au stade ado de la lecture tandis que nous avons grandi avec des livres qui correspondaient plus ou moins à notre âge. Pour moi ils sont, dans leur cheminement de lecteur, au stade de leurs quinze ans.
    Je lis des romans pour ado surtout ces dernières années, et j’aime cela mais il me faut aussi autre chose, des choses pas forcément plus sérieuses (d’autres diraient chiantes), mais qui du moins me font réfléchir et voir le monde et les gens qui m’entourent autrement.
    Je trouve tout à fait juste ce que tu dis dans cette phrase : « Aujourd’hui, on ne veut plus que les livres nous fassent grandir, on veut qu’il nous ramène vers l’enfance dont on refuse de sortir. » Cela rejoint bien mon opinion sur ce que beaucoup pensent de la lecture comme simple divertissement et qui ne me satisfait pas. Certes la lecture est un divertissement mais pas que cela. Si j’aime aussi lire des romans légers, j’aime comme tu le dis, quand un roman me fait évoluer et grandir, et c’est je crois pour moi la raison principale de mon amour pour la littérature.
    Je suis d’accord avec toi pour ce côté régression que l’on prône aujourd’hui et cette société où seul le divertissement prime, comme si réfléchir un peu sur soi, les autres et le monde était dangereux. De tout temps on a prôné le divertissement pour endormir les gens, et moi j’ai bien l’intention de rester éveillée !

    • Oui, c’est vrai aussi que certains viennent à la lecture sur le tard, j’ai un peu tendance à l’oublier, ou en tout cas à penser que ce qu’il faut pour faire aimer la lecture c’est « le bon livre » plutôt que des collections spécifiques et que c’est finalement quelque chose de très personnel et variable donc ; mais c’est une vision des choses qui est plus du côté du libraire que de l’éditeur finalement.
      Il y a de très bons romans pour ados et je comprends tout à fait qu’on puisse en lire en étant adulte, voire même ne lire que ça mais je trouve qu’étendre la cible indéfiniment sous prétexte de facilité est un peu restrictif et dommageable, aussi bien pour le lecteur que pour la littérature.
      Je suis tout à fait d’accord avec toi, c’est un problème plus global, on est aujourd’hui dans le divertissement plutôt que dans le réflexion. Je suis la première à me laisser tenter à l’occasion par des choses légères voire carrément creuses mais je lutte pour essayer de ne pas me laisser enfermer dans la facilité qui sur le long terme n’est pas très satisfaisante. Ta dernière phrase est très chouette, je vais en faire mon mot d’ordre ! 🙂

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